
«Le patrimoine est une dimension déterminante de nos identités»
On a tendance à opposer «patrimoine» et «vies humaines» en cas de guerre. Pourquoi cette distinction ne vous paraît-elle pas pertinente?
VALÉRY FRELAND: Protéger les populations est naturellement la priorité, et chaque victime est un drame. Mais derrière les pierres, il y a des femmes et des hommes, pour qui ces vestiges sont une partie de l’âme, qui ne seraient pas les mêmes sans eux. Le patrimoine est une dimension déterminante de nos identités. C’est dans le même temps un levier important du vivre-ensemble, qui permet de mieux nous connaître, de mieux connaître les autres et par conséquent de construire un avenir commun. Dans des régions touchées par des bombardements, tout le monde ressent cela, c’est une évidence. Par ailleurs, Aliph a la conviction que plus tôt on protège le patrimoine, plus vite on peut contribuer à construire ensuite le dialogue et la paix dans une zone.
Le conflit est majeur, comment faites-vous pour réagir en peu de temps?
A la différence de celles d’une administration, nos décisions peuvent être prises très rapidement; c’est d’ailleurs la volonté de notre Conseil de fondation. Quant à nos financements, ils sont déjà en caisse, et peuvent ainsi être décaissés très vite. Nous sélectionnons ensuite les opérateurs sur place (ONG, associations, spécialistes), que nous accompagnons, formons, conseillons. Au Liban, notre réseau a de nombreux partenaires locaux et internationaux, notamment à Beyrouth ou à Tyr/Sour. Le pays compte beaucoup de professionnels du patrimoine. Et pour cause, il est le fruit d’une succession de cultures et de patrimoines exceptionnels: Grecs, Phéniciens, Romains, chrétiens, mamelouks, croisés, Ottomans… C’est toute l’histoire de la Méditerranée.
Comment y intervenez-vous en ce moment même?
Dès les premiers bombardements, nous avons échangé avec le directeur général des antiquités du Liban: que faut-il protéger en priorité? Il nous a indiqué le site de Tyr/Sour (qui compte les vestiges de thermes, d’une basilique et d’un hippodrome antique, NDLR). Ensuite, nous identifions les organisations spécialisées ou les professionnels sur place qui vont pouvoir intervenir. Nous protégeons et sécurisons ainsi les lieux de réserve des collections des musées, clôturons les sites archéologiques en plein air pour empêcher les vols et les pillages. Protéger des sites comme ceux de Tyr est compliqué. On peut notamment poser des protections sur les mosaïques au sol, les fenêtres du musée. Mais les structures peuvent aussi être fragilisées par des bombardements proches.
Les sites archéologiques doivent pourtant être épargnés durant les conflits, et signalés par des «boucliers bleus»…
Le patrimoine est très protégé par le droit international. Y porter atteinte de manière intentionnelle et disproportionnée est un crime de guerre. En 2016, le responsable djihadiste qui a organisé la destruction de mausolées islamiques à Tombouctou a été condamné à neuf ans de prison par la Cour pénale internationale.
Paradoxalement, cette protection peut donner envie à ceux qui veulent détruire ces sites de s’y attaquer encore plus violemment. Ou à certaines personnes d’y trouver refuge –dont des combattants ou des groupes terroristes: en 2017, Daech s’est replié dans la vieille ville historique de Mossoul. Cela dit, le gouvernement libanais a demandé lors de précédentes campagnes de bombardements israéliennes qu’une trentaine de villages du Sud-Liban fassent l’objet d’une protection renforcée et ils ne semblent pas avoir été bombardés depuis.
Une aide d'urgence
Deux millions de dollars (environ1,6 million de francs): c’est le montant que la fondation genevoise Alliance internationale pour la protection du patrimoine (Aliph) a débloqué en urgence fin mars, en faveur de sites et musées menacés par les conflits au Moyen-Orient, notamment au Sud-Liban. La somme s’accompagne d’un plan d’action pour «préserver des collections, stabiliser des monuments, lutter contre le trafic illicite, soutenir les professionnels». Née en 2017, alors que les terroristes de Daech avaient détruit des édifices religieux,la fondation s’est spécialisée dans la protection du patrimoine encas de conflits ou de catastrophes. Aliph a pour principaux soutiens la France, l’Arabie saoudite et les Emiratsarabes unis.



