«L’agriculture doit avoir une dimension environnementale et sociale»

Déborah Suter, 23 ans, s'envole au Togo avec DM, pour y étudier l’agroforesterie. / 24heures / Odile Meylan
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Déborah Suter, 23 ans, s'envole au Togo avec DM, pour y étudier l’agroforesterie.
24heures / Odile Meylan

«L’agriculture doit avoir une dimension environnementale et sociale»

11 juillet 2022
Déborah Suter, 23 ans étudiante aubonnoise en agronomie à la Haute École du paysage, d'ingénierie et d'architecture de Genève (HEPIA) s’envolera en juillet au Togo pour y étudier l’agroforesterie. Issue d’une famille nombreuse, elle considère l’agriculture comme un laboratoire écologique et collectif.

Sondes, tamis, béchers, tests… Déborah Suter prépare son matériel. En juillet prochain, cette étudiante aubonnoise en agronomie s’envolera pour Lomé, capitale du Togo, afin de mener des analyses culturales. À quelques semaines du départ, cette étudiante de la Haute École du paysage, d'ingénierie et d'architecture de Genève (HEPIA) n’a pas encore la liste complète des outils dont elle disposera sur place. Mais pas de quoi affoler cette chercheuse débrouillarde. «Je développe aussi des méthodes de mesure sans matériel, basées sur l’observation. Rien qu’à l’œil nu, on a déjà beaucoup d’informations: enracinement de la plante, porosité, qualité et vie du sol …», énumère-t-elle avec professionnalisme. La santé des sols, cruciale, lui tient particulièrement à cœur. «Combien de forêts sont rasées, leurs sols exploités puis rendus infertiles et finalement abandonnés? Il nous faut prendre soin de ce que nous avons à disposition, que ce soit la terre, la nature ou les arbres. C’est fondamental pour nous nourrir. Et ça concerne tous les humains!»

L’accueil au centre

L’attention de Déborah Suter pour l’agriculture et la nourriture est ancrée dans ses gènes, ou presque. Elle a effet grandi dans une ferme, et pas n’importe laquelle: l’emblématique Domaine de Roveray, à Aubonne, 24 hectares spécialisés dans la production fruitière, et passés en bio dès 1997. Mais Déborah Suter s’excuse presque de son manque de connaissances en la matière. «J’ai fait quelques marchés et donné des coups de main l’été, mais on n’a pas à proprement parler été forcés de travailler à la ferme. Et à table, on discutait peu de techniques de cultures!»

Et pour cause: outre ses trois sœurs, sa famille recueille régulièrement plusieurs enfants placés. «J’ai trois frères et sœurs d’accueil, le premier d’entre eux est arrivé quand j’avais 5 ans. Durant une certaine période, ils étaient chez nous à plein temps… Du coup, pendant les repas, il y avait beaucoup d’échanges et de discussions sur le ressenti de chacun face à cette situation.» Un challenge par moments, mais surtout une expérience de vie qui lui a appris à «apprécier la richesse de la différence», et la rend très sensible à la vie de groupe comme «au soin porté à l’autre».

Nature et social

Ce vécu très fort va aiguiller sa recherche de sens dans le monde professionnel. «Mes sœurs sont parties dans le social, et je ne voulais pas faire exactement comme elles. Mais je n’avais pas non plus la volonté de reprendre la ferme. Je me sens attirée par la nature et l’agriculture, mais avec une dimension environnementale et sociale», exprime-t-elle.

C’est en intégrant le bachelor d’agronomie et d’horticulture à l’HEPIA en 2019 qu’elle sait qu’elle a trouvé sa voie. Des stages de terrain l’ont confortée dans son choix. «Dans la ferme du Rigihof à Soleure, j’ai découvert le travail de sélection variétale de pommes résistantes aux maladies dans le but d’utiliser le moins possible de pesticides. L’expérimentation, comme outil de recherche, ça me parle!»

Déborah Suter fait partie de la génération Greta. Bien qu’elle n’ait pas pris part aux grandes manifestations de 2018 pour le climat car elle ne se sentait pas «militante», elle est plus que consciente des problèmes écologiques. Des enjeux parfois «déprimants», mais pas uniquement. «Je trouve aussi super stimulant de pouvoir tester des choses! Il va falloir imaginer des systèmes de culture durables pour les générations futures. L’agriculture biologique, l’agroforesterie, par exemple nous poussent à la créativité: il faut constamment rechercher des solutions, évoluer, se remettre en question.»

Servir les agriculteurs

Cet élan de motivation est chez Déborah Suter nourri par un amour sincère et équivalent «de l’être humain et de la Création», dont, «en tant que chrétiens, nous avons le mandat de prendre soin», explique la jeune femme, solidement ancrée dans la foi protestante évangélique. Plus jeune, elle a fréquenté une grande église urbaine, aujourd’hui elle se sent plus à l’aise dans une communauté à taille humaine et où tout le monde se connaît. «J'ai à cœur de vivre mes valeurs de foi au quotidien et au travail.» Sans prétention mais avec détermination.

Prendre soin de l’humain et de la planète, c’est aussi l’une des convictions du département missionnaire des Églises réformées romandes (DM), et du réseau d'ONG et d’Églises africain SECAAR. C’est avec ces deux organismes, découverts grâce à l’un de ses professeurs, que Déborah Suter réalisera son travail de bachelor au Togo. Cette coopération entre les trois organismes (HEPIA, DM et SECAAR) est inédite, et vise à renforcer les liens dans le domaine de l’agroécologie entre la Suisse et le Sud.

Entre 2013 et 2016, le DM et le SECAAR avaient soutenu, au nord de Lomé, un projet d’agroforesterie. Du maïs y avait été cultivé avec des arbres connus pour augmenter les rendements. La Vaudoise se rendra sur place pour trois mois dès juillet prochain, et son expertise permettra de déterminer en quoi cette méthode a bénéficié aux cultures. Mais l’étudiante discutera aussi avec les agriculteurs pour comprendre pourquoi certains ont abandonné cette méthode et d’autres non, quels sont leurs choix et leurs méthodes de travail. «Il faut que ma recherche puisse servir aux producteurs sur place, et répondre à leurs problématiques», explique-t-elle.

Son protocole de recherche est quasi-finalisé. Déborah Suter se réjouit désormais «de rencontrer sur place de nouvelles personnes et communautés», et de pouvoir tisser, là-bas aussi, des liens durables.

Passé, présent, futur...

C'était mieux avant? 

Il y a quelques années j’aurais dit oui, car j’avais un côté nostalgique face aux relations familiales ou amicales qui se distendent avec le temps et semblent parfois disparaître. Mais j’ai compris qu’elles ne disparaissent pas, elles évoluent. Et je suis convaincue qu’il y a plein de choses géniales à venir.

Une bonne raison de vivre dans le moment présent?

Il est rempli de très belles personnes, il y a toujours quelqu’un à rencontrer.

Un rêve pour l’avenir?

Contribuer à renforcer le lien et l'intérêt de chacun envers le travail de la terre, du jardin privé à la parcelle agricole. Car ce n’est qu’une fois qu’on a appris à connaître que l’on peut aimer et prendre soin. Il faut travailler ensemble. Voir grandir la reconnaissance et le soutien de chacun pour l’agriculture, notamment à travers la pratique de prix plus justes pour les produits consommés. C’est ce qui – à mon sens, offrira plus de liberté et créativité au gens de la terre pour tester de nouvelles pratiques.