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©Demian Tschumi/MEG
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©Demian Tschumi/MEG

Des bronzes du Bénin quittent Genève, les questions demeurent

 
6 min de lecture
Réparation
En restituant trois objets sacrés pillés durant la colonisation, le MEG poursuit une réflexion qui concerne bien plus que le patrimoine: elle porte sur la mémoire, le sacré et la responsabilité des musées européens.

Le geste est à la fois politique, historique et profondément symbolique. Le 20 mars dernier, la Ville de Genève a officiellement transféré à la République fédérale du Nigeria la propriété de trois objets du royaume de Bénin conservés jusqu’ici au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). Une défense d’ivoire sculptée, une cloche d’autel et un masque de ceinture quittent ainsi, au moins juridiquement, les collections genevoises pour rejoindre le patrimoine nigérian auquel ils appartenaient avant le pillage britannique de 1897. 

Leur restitution s’inscrit dans un vaste mouvement international engagé depuis plusieurs années en Europe. Après l’Allemagne, qui a rendu environ 1100 artefacts au Nigeria en 2022, puis les Pays-Bas en 2025, l’Université de Cambridge a annoncé à son tour, en février dernier, le transfert de propriété de 116 objets. En France également, le débat s’est accéléré. L’Assemblée nationale vient d’adopter à l’unanimité une loi destinée à faciliter les restitutions d’oeuvres acquises dans des contextes de domination coloniale, simplifiant des procédures qui rendaient jusqu’alors chaque rétrocession dépendante d’un vote spécifique. Derrière l’évolution juridique apparaît une même interrogation: comment les musées européens peuvent-ils continuer à exposer des objets dont l’histoire est indissociable de la conquête, du pillage et de l’effacement des mémoires?

Des objets sacrés derrière des vitrines
Les trois pièces restituées par le musée genevois ne sont pas des «oeuvres d’art» au sens où l’entend l’Occident.
La défense trônait sur un autel consacré aux rois défunts. La cloche Eroro, ornée d’une tête de léopard en hautrelief, fondue à la cire perdue dans les ateliers royaux, était un instrument de culte. Le masque, porté en pendentif sur une ceinture, était l’insigne de rang d’un dignitaire désigné par l’oba.

Derrière chaque vitrine du MEG se cachait une réalité que Floriane Morin, responsable du secteur Afrique depuis seize ans, formule avec une précision presque douloureuse: «Comment peuton respecter le statut d’un objet qui est un ancêtre ou un objet vivant, qui devrait recevoir des soins, et qui n’a rien à faire derrière une vitrine aseptisée d’un musée?» Et, plus directement: «Les musées sont les cimetières d’histoires coloniales, des histoires de violence et de prédation, qui ont des conséquences très graves aujourd’hui encore au sein des populations déconnectées de leur ancestralité, de leur spiritualité, de leur mémoire collective.» 

La réponse du MEG, construite depuis 2021 dans le cadre de l’Initiative Bénin Suisse – un consortium de huit musées helvétiques –, est passée par deux années de recherche de provenance méticuleuse. Pour deux des objets, la réponse est formelle: la défense en ivoire et le masque figurent dans les archives de maisons de ventes londoniennes de 1898, leur numéro d’inventaire encore gravé dans la matière.

Une certitude stylistique
Pour la cloche, achetée en 1958 lors de la vente aux enchères du mobilier de la villa du baron Maurice de Rothschild à
Bellevue, la certitude est stylistique: sa facture et son iconographie ne laissent aucun doute sur son origine datant d’avant 1897. «La défense en ivoire est une archive royale, explique Floriane Morin. On y lit des épisodes dynastiques, des figures royales, des guerriers, des animaux mythiques. On comprend que l’on est face à un objet qui appartient à une mémoire collective essentielle.»

La méthode soulève cependant une question que Floriane Morin assume pleinement: sur les neuf pièces du royaume de Bénin conservées au MEG, six restent dans les collections, faute de preuves suffisantes de spoliation directe. Pendant des décennies pourtant, cette trace de violence fut aussi ce qui faisait la valeur muséale de la pièce. «Dans les années 1900 à 1940, posséder ce type d’objet relevait presque du trophée colonial», rappelle la conservatrice.

Elle répond en évoquant une différence essentielle: «Ce qui est important, c’est de distinguer les objets créés avant 1897 et ceux après. Tout au long du XXe siècle, les artistes edo sont revenus dans leur capitale, la vie a repris et il y a eu un essor d’un art destiné à la vente. Les pièces conçues dans la première moitié du XXe siècle posent donc un tout autre type de problème.» La recherche de provenance n’est pas un calcul binaire entre l’innocent et le coupable: c’est une discipline de l’incertitude, qui tente de rendre justice à une histoire dont les archives sont lacunaires par définition, les marchands d’art ayant toujours eu intérêt à l’opacité.

Ce qui distingue le processus genevois des restitutions allemandes, néerlandaises ou britanniques, c’est une subtilité de procédure qui en dit long sur les rapports de force habituels. Dans nombre de conventions européennes, la restitution est conditionnée: les musées acceptent de rendre les objets à condition que certains «reviennent» sous forme de prêts. Le Nigeria négocie donc en position de demandeur. Le MEG a procédé à l’inverse. «Nous avons commencé par signer une convention de restitution totale, explique Floriane Morin.

Une fois le Nigeria en totale propriété de ces trois pièces, là seulement on leur a demandé: est-ce que vous seriez d’accord que l’une d’entre elles reste? Il n’y avait plus aucune conséquence de négociation.» Le masque Uhunmwu-Ẹkuẹ reste donc à Genève, non comme une rançon du retour, mais comme un «objet ambassadeur», témoin d’une relation fondée sur la confiance réciproque plutôt que sur la dépossession.

Le prince et la défense d’ivoire
La visite d’une délégation nigériane au MEG en 2023 a profondément marqué les équipes genevoises. Des représentants de la cour royale de Bénin, des responsables patrimoniaux, des chercheurs et des artistes avaient alors découvert les objets conservés à Genève. Floriane Morin se souvient du moment où le frère de l’oba de Bénin s’est approché de la défense d’ivoire. «Pour lui, ce n’était pas un objet de musée. Il était face à des éléments de son histoire familiale, spirituelle et politique. Il l’a prise dans ses mains avec un naturel bouleversant. Nous avions tous les larmes aux yeux.»

Au MEG, cette prise de conscience transforme progressivement la mission même du musée. Il ne s’agit plus seulement de conserver des pièces rares, mais aussi d’apprendre à respecter ce qu’elles représentent encore pour leurs héritiers culturels. «On ne peut pas réduire ces objets à leur valeur esthétique, insiste la conservatrice. Ils portent une mémoire collective, spirituelle et ancestrale.» Derrière les vitrines climatisées des musées européens se trouvent parfois des objets encore investis d’une puissance symbolique ou religieuse. «Certains devraient recevoir des soins.

D’autres ne devraient peut-être pas être vus par tout le monde, explique Floriane Morin. Nous sommes incapables de comprendre totalement leur âme.» Pour les acquisitions futures, tout objet entrant dans les collections doit être accompagné d’une histoire documentée. Mais la conservatrice pointe une tension réelle avec le marché de l’art: «Les galeries et les maisons de ventes n’ont pas l’obligation de donner leurs sources. Vis-à-vis des musées qui ont une obligation de transparence, le décalage est énorme.»

Au Nigeria, une mémoire toujours vivante
Pour les représentants du royaume de Bénin, ces restitutions dépassent largement la question patrimoniale. Les bronzes et ivoires pillés en 1897 participaient aux rites royaux et au lien entre les vivants, les ancêtres et le pouvoir spirituel de l’oba, le souverain traditionnel toujours en fonction aujourd’hui. Le directeur de la Commission nationale des musées et monuments du Nigeria, Olugbile
Holloway, voit dans ces retours une manière de «panser certaines blessures du passé colonial». Le retour des oeuvres soulève toutefois aussi des débats au Nigeria: doivent-elles rejoindre les collections nationales, le futur musée edo de Benin City ou revenir à la cour royale dont elles proviennent? Derrière ces discussions apparaît une même question: comment réparer une rupture qui fut aussi spirituelle?

Musée d’ethnographie de Genève, boulevard Carl-Vogt 65. www.meg. ch. Initiative Bénin Suisse: www. rietberg.ch.