De la transgression au pardon

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De la transgression au pardon

13 juillet 2020
Le péché est une notion commune aux monothéismes. Condition humaine, transgression pardonnée, les théologies diffèrent, mais le croyant n’échappe pas à l’erreur. (2/4)

Les sept péchés capitaux sont l’apanage du christianisme. Ce catalogue de vices dont découlent tous les autres ne trouve de pendant dans aucune des autres religions monothéistes. La Réforme protestante s’en distancie d’ailleurs dès ses prémisses. Pour autant, les catholiques ne détiennent pas le monopole de la transgression et de la recherche de son pardon. Protestants, musulmans et juifs commettent aussi des faux pas, que leurs traditions appréhendent de façons différentes.

Condition humaine

«Le péché a trait à l’orgueil pour le réformateur Martin Luther. L’humain veut être Dieu à la place de Dieu. Cette volonté de toute-puissance, d’éternité, de contrôle du bien et du mal renvoie à la promesse faite par le serpent à Adam et Ève, dans le récit de la Genèse et donc au péché originel», relève Christophe Chalamet, professeur de théologie systématique à l’Université de Genève. En rupture avec le catholicisme, la Réforme protestante ne rattache pas le péché aux actes, mais bien à un état: l’humain est pécheur et donc, il pèche.

Là où le catholicisme de la fin du Moyen-Âge instille une note d’espoir, en considérant que l’humain détient en lui les moyens de s’en sortir, la vision de Luther est plus pessimiste: le péché est en chacun de nous, impossible de s’en dépêtrer. «Selon la doctrine protestante du Salut, seule la Grâce sauve. Le pardon est accordé, mais il ne modifie pas la condition de l’être humain, qui reste pécheur tout en étant justifié», précise Christophe Chalamet.

Du verset à la norme

«La doctrine du péché en islam s’établit avant la création du monde, dans la cosmogenèse. Allah ordonne aux anges de se prosterner devant Adam. En refusant, Iblis (ou Satan dans les traditions chrétiennes, ndlr), commet le péché originel puis entraîne Adam et Ève à désobéir à Dieu. Comme Satan, ils sont chassés du paradis, mais contrairement à lui, Dieu accepte leur repentir», illustre Wissam Halawi, professeur d’histoire sociale et culturelle de l’Islam à l’Université de Lausanne. Et de poursuivre: «Adam symbolise ainsi les individus qui croient en Dieu et en son Pardon, alors que Satan, les incroyants. Le duel du péché et du pardon caractérise le fonctionnement de l’humanité. Les croyants, qui reconnaissent Dieu, pèchent par les actes, mais peuvent se repentir.»

Ainsi, le péché commis vis-à-vis de Dieu requiert son pardon, alors que l’action envers un semblable est soumise au jugement des humains, suivant le droit musulman. «Le Coran est la première source du droit, mais il reste un livre spirituel et non de droit. Très peu de versets sont à caractère normatif», rappelle Wissam Halawi. Face aux contenus insuffisants pour résoudre l’ensemble des questions légales, les exégètes et les juristes s’emparent de la doctrine du péché pour déterminer des règles et établir ainsi «le droit musulman qui n’est pas supposé contredire le Coran».

Cible manquée

«Si le péché laisse une trace dans la conception chrétienne, ce n’est pas le cas dans le judaïsme, mais la transgression peut y être rachetée», affirme le rabbin Eliezer Shaï Di Martino, rabbin de la communauté israélite de Lausanne et du canton de Vaud. «Dans le judaïsme, nous ne parlons pas de péché, mais de transgression, d’une "flèche qui manque sa cible"», précise François Garaï, rabbin de la communauté juive libérale de Genève. Attachée à la pratique, la religion juive traite de l’application des commandements, tirés de la Torah. Mais «lorsque la vie est en danger, tous les interdits sont levés pour la préserver, excepté pour le meurtre, l’idolâtrie et les relations sexuelles interdites», ajoute le rabbin de Lausanne.

Pour se racheter, il convient de demander le pardon de façon individuelle. «Il passe par la prise de conscience du manquement dont on est l’auteur. S’il a eu lieu dans une relation avec ses semblables, il faut réparer l’erreur de façon adaptée, puis demander pardon à la personne qui subit les conséquences de l’erreur, avant de pouvoir demander pardon à Dieu», détaille François Garaï. À Yom Kippour, les juifs demandent le pardon divin. Parmi les prières qui sont récitées par la communauté, certaines sont au pluriel. «Ce "nous" a une double fonction. Il permet de se rappeler et de réaliser ce qu’on a commis ou non durant l’année, et de se libérer sans être désigné, puisqu’elles sont dites par tous à haute voix», observe le rabbin.

Le péché à l'épreuve du protestantisme

Dès le XVIIe siècle, le protestantisme est atteint par les mouvements du Réveil, qui cherchent à transformer une foi intellectuelle en une piété plus existentielle. L’accent est mis sur la notion de salut de l’humain pécheur grâce au sacrifice du Christ sur la croix. En insistant sur l’expérience du péché et de la repentance, «la régénération et la conversion deviennent des marqueurs de l’identité chrétienne», explique Christophe Chalamet. Pourtant, cette vision moralisatrice ne convient pas à tous et la théologie réformée tente de s’en distancer. «Aujourd’hui, on parle de vulnérabilité, de fragilité, d’aliénation plutôt que de péché. Si cela a le mérite d’éviter l’aspect moralisateur, la question de la responsabilité est évincée», analyse Christophe Chalamet.

Le XIXe siècle verra, quant à lui, naître le christianisme social. «La conception individuelle du péché est élargie à la structure de la société. Le racisme et les inégalités entre hommes et femmes en sont des exemples», note le théologien. Ses adeptes s’engageront alors aux côtés des plus faibles pour faire advenir le Royaume de Dieu, «que sa volonté soit faite sur la Terre comme au ciel».