
La foi à l’épreuve du conflit israélo-palestinien
Un mur les sépare. Mais leurs interrogations sont les mêmes. À Bethléem, une jeune génération de théologiens chrétiens palestiniens – emmenée par les frères John et Samuel Munayer – s’est lancée dans un travail nouveau d’exégèse des textes sacrés. À Jérusalem, le rabbin Arik Ascherman – à la tête du mouvement Torat Tzedek, la «Torah de la justice» – s’acharne, lui aussi, à remettre du sens au milieu du chaos.
Ces théologiens disent avoir la justice comme boussole. A quelques encablures de la porte de Damas, en plein Jérusalem qui l’a vu grandir, John Munayer, trentenaire à l’aise dans ses baskets autant que dans sa Bible, nous donne rendez-vous à une terrasse du quartier palestinien de la ville. Le jeune homme se revendique de l’école de la «théologie de la libération», un courant qui refuse de séparer la foi de l’action et qui estime que l’engagement contre l’oppression parachève la spiritualité.
Des récits bibliques devenus concrets
Ses disciples sont, pour la plupart, basés en Cisjordanie autant occupée que préoccupée par l’avancée inexorable des colons israéliens. Ils enseignent et débattent au Bethlehem Bible College, devenu l’épicentre du renouveau théologique chrétien palestinien. Fondé en 1979 par des prêtres catholiques, luthériens, anglicans, orthodoxes et des évangéliques notamment, le BBC propose un cursus de théologie reconnu par le ministère de l’Enseignement supérieur palestinien. Il milite pour la promotion d’une théologie chrétienne ancrée dans les réalités palestiniennes et se montre très critique de ce qu’il appelle le «sionisme chrétien».
«Une des conséquences des attaques du 7 octobre et du génocide à Gaza est d’avoir rendu les récits bibliques plus concrets. La Bible est soudain devenue plus accessible. Jésus était lui-même un réfugié et un rescapé de massacres. Dieu veut nous dire quelque chose à travers cette condition. Relire ces récits change forcément le regard que l’on porte sur les personnes qui sont dans une situation similaire aujourd’hui.»
Bien loin d’ébranler la foi de John Munayer, la désolation alentour – Gaza n’est qu’à 80 kilomètres – est venue la raffermir. A la question «wenak ya Allah?», «où es-tu mon Dieu?» en arabe – les chrétiens du Levant se référant au Créateur avec le même terme que les musulmans –, il répond dans un grand et franc sourire qui éclaire son regard azur: «Je ne sais pas où Il est. En revanche, je sais où Il n’est pas. Il n’est certainement pas du côté des oppresseurs. Il est avec les opprimés. A la question ‹ où est Dieu? ›, je préfère demander ‹ où est l’humain? ›.»
Dieu projeté en chaque humain
C’est là que la théologie de John Munayer rencontre celle du rabbin Arik Ascherman. Les deux sont convaincus que l’existence du «mal» et Dieu peuvent coexister. Là où certains perdent la foi, eux trouvent des raisons de s’y ancrer davantage. Pour expliquer sa perception, Arik Ascherman, kippa vissée sur la tête et barbe fournie, nous accueille… dans sa voiture! Depuis Jérusalem, il prend la route vers les villages palestiniens ayant subi de récentes attaques de colons israéliens. Il estime que sa place est à leurs côtés bien plus que dans une synagogue.
Smartphone en main, il documente les exactions des colons armés par son État. Entre deux villages ayant subi les assauts de ses coreligionnaires, il s’inquiète, visiblement peiné, du risque qui guette ses compatriotes, à savoir celui de «l’idolâtrie» d’une terre qu’ils estiment que Dieu leur a donnée, au détriment de la vie humaine. «Ils oublient que chaque personne est une projection de Dieu et que porter atteinte à un être humain, c’est finalement faire du mal à Dieu. Les persécutions qu’a subies mon peuple à travers les âges sont difficiles à supporter. Mais dans un sens, c’est encore plus difficile pour moi de voir ce que nous faisons aux Palestiniens. La Torah nous avertit: ‹ quand le pouvoir sera dans vos mains, prenez garde à ne pas l’utiliser comme le firent les Egyptiens contre vous ›. Mais la nature humaine est ainsi faite que l’on fait souvent aux autres ce qui nous a été fait.»
Réparer le monde
Lui qui a essuyé des coups, des pierres, des injures, et même des tirs, dit être un adepte du précepte juif qui exhorte à «réparer le monde» (tikkun olam en hébreu). La guerre, la désolation et la haine, il y voit, de plus en plus, la contrepartie de la liberté de l’homme. «Le libre arbitre de l’homme implique la possibilité de faire le mal.» L’homme de religion se sent investi d’une mission, celle d’être le bras de Dieu ici-bas, en vue de la justice et du souci de chaque être humain. Les attaques du 7 octobre et la guerre à Gaza l’ont conforté dans son approche. Alors, il continue le combat avec un nombre de volontaires israéliens qu’il juge insuffisant.
En contraste avec la sérénité qui émane du penseur John Munayer, pour le rabbin Ascherman, homme de terrain qui prend le temps de «prier pour la guérison» («healing») de son peuple, qu’il craint de voir perdre son âme, le combat est existentiel et l’intranquillité palpable: «Je crois que parfois, dans la vie, il faut prendre des risques pour ce que l’on estime être juste. Je suis en paix avec le fait de pouvoir être blessé ou même tué pour ce que je fais. Je ne vais pas changer le monde seul, mais je dois faire ma part.»
Son combat fait doucement sourire certains. Perçu comme un traître au sionisme, il a pourtant acquis une petite notoriété de l’autre côté du mur. «On le connaît tous en Palestine. On l’a surnommé ‹ le rabbin qui prend des coups ›. J’ai tellement d’admiration pour cet homme», confie John Munayer, par ailleurs chercheur au sein du Rossing Center for Education and Dialogue de Jérusalem, spécialisé dans le dialogue interreligieux. Une grande partie du peuple israélien semble avoir versé dans la vengeance aveugle.
Un sondage rendu public par les médias israéliens en août 2025 estime que les deux tiers des Israéliens juifs pensent qu’il n’y a pas d’«innocents» à Gaza. Dans ce contexte, John Munayer salue la clairvoyance de cet homme qui «co-résiste» avec les
Palestiniens. Il a conscience que cela nécessite un effort important tant la haine prend souvent les contours d’un aimant au magnétisme surpuissant. «Un peuple qui a été opprimé pendant de longues périodes – comme ce fut le cas des Juifs dans l’Histoire – peut, à force de persécutions, devenir un oppresseur à son tour.» Un constat teinté d’inquiétude: «C’est aussi le risque qui peut guetter les Palestiniens. Devenir à notre tour des oppresseurs.» Après un court silence, il continue, le sourire figé: «On risque de perdre notre humanité à essayer de la reconquérir. Et c’est probablement ce qu’il s’est passé le 7 octobre 2023.»
John Munayer, comme de nombreux chrétiens palestiniens, fait part de son sentiment de solitude face à la tragédie que vit son peuple. Alors que la bande de Gaza est dévastée et que la Cisjordanie occupée disparaît chaque jour un peu plus face à l’avancée de la colonisation israélienne, il estime que les chrétiens de Terre sainte vivent un «double drame». Celui de voir le peuple souffrir en même temps qu’ils assistent à l’impassibilité – pour ne pas dire parfois «complicité», des mots qu’il assume pleinement – de leurs coreligionnaires occidentaux.
John Munayer estime que l’Église, à l’exception notable de feu le pape François, a tardé et tarde encore à se positionner face à l’«anéantissement» de Gaza. Il reproche aussi à certains chrétiens – il pense en particulier à des Églises évangéliques – de se ranger aveuglément du côté israélien. Il regrette ce qu’il appelle la «militarisation de la Bible» («weaponization of the Bible»), brandie comme justification à l’oppression de son peuple.



