Quand le sport crucifie le religieux

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Chez certains aficionados, le sport s'apparente à une vraie religion.
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Quand le sport crucifie le religieux

Qu’il s’agisse de décrire les exploits ou les échecs des sportifs et autres clubs, les commentateurs n’ont de cesse d’emprunter aux religions leur vocabulaire. Interview avec le théologien Olivier Bauer sur un phénomène en plein essor.

«Federer crucifie Nadal», pouvait-on lire ce 13 juillet, dans le journal L’équipe. Une semaine auparavant, le 8 juillet, la victoire du cycliste français était résumée avec le tonitruant: «Alaphilippe est grand». Mais encore: alors que certains clubs «ressuscitent» et regagnent des «fidèles», d’autres poursuivent leur «chemin de croix». Le théologien Olivier Bauer, spécialiste de théologie pratique à l’Université de Lausanne, s’intéresse depuis longtemps aux liens étroits et équivoques qu’entretiennent sport et religion. Interview.

Que révèle la récurrence de ces références religieuses?

Notre société est sécularisée, mais pas totalement. Ceci nous donne le droit d’utiliser un tel vocabulaire, sans qu’il perde son sens. Le christianisme ayant pris une place secondaire, le fait que le sport en vienne à se positionner comme une religion n’est plus un tabou. S’il y a vingt ou trente ans, l’hésitation aurait été de mise, par crainte pour certains clubs par exemple de s’aliéner ainsi un certain nombre de supporters potentiels. Mais depuis environ cinq ans, on ne compte plus les allusions telles que «pèlerinage», «fidèles», ou encore «Mecque», dans les commentaires. La métaphore religieuse est un réservoir pratique et le sport et la religion endossent aussi parfois un rôle assez proche.

Justement, en quoi le sport tient-il du religieux?

Si l’on prend la religion comme un centre autour duquel on organise son existence, le sport s’assimile, pour un certain nombre de personnes, à une religion. Je suis toujours étonné par le nombre de personnes qui inscrivent en premier lieu dans leur agenda les rencontres de leur club favori, et organisent ensuite le reste de leurs activités autour. Pour elles, le sport occupe alors le rôle que pouvaient occuper les religions traditionnelles: il donne un sens à leur vie.

Si le sport est une religion, quel en serait le Dieu?

Ce sont souvent les sportifs eux-mêmes qui sont mis à la place de la divinité. C’est Federer, Messi, Ronaldo. Mais ça peut aussi être une institution, un club, dans lequel «on croit». Pour d’autres, c’est le sport lui-même qui est vénéré et mis au centre de l’existence. Je pense ici par exemple aux coureurs ou triathlètes.

Leur Dieu serait alors la performance?

Pas seulement. Ça peut être la performance, mais aussi le dépassement de soi, le plaisir de courir. Ca peut aussi être tout simplement le plaisir de suivre une équipe, de vibrer avec 10 000 spectateurs dans un stade, de fêter un titre… Il y a deux façons très différentes de vivre le sport, selon qu’on le pratique ou si on est supporter.

Des mécanismes socio-psychologiques peuvent encore exacerber cette rivalité: les grands rassemblements, la foule, l’anonymat. On est alors au-delà de toute raison: mon existence en dépend.

Quel éclairage la métaphore religieuse peut-elle donner aux faits de hooliganismes et autres violences?

Certains font de l’hooliganisme dans leur religion et d’autres dans leur sport. Dans les deux cas, il s’agit de pulsions, d’envies, d’instincts. C’est malheureusement la nature humaine. Des mécanismes socio-psychologiques peuvent encore exacerber cette rivalité: les grands rassemblements, la foule, l’anonymat. Cet antagonisme (PSG-Marseille ou juifs-musulmans, catholiques-protestants) s’échauffe alors au point que même la violence s’en retrouve justifiée. On est alors au-delà de toute raison: mon existence en dépend.

La violence viendrait de l’intensité de cette identification?

S’identifier n’est, en soi, pas si mal, mais malheureusement, ça va souvent de pair avec le dénigrement l’autre. C’est toujours fascinant de voir comment dans un stade, des gens se permettent des insultes, des chants racistes ou homophobes, alors que la plupart d’entre eux n’ont pas le même comportement le reste de la semaine.

Peut-on dire que, comme dans la religion, le sport force à choisir son camp?

En général, quand on aime le sport, on aime bien soutenir un sportif ou un club. L’essentiel est de rappeler qu’il est possible de soutenir l’un sans souhaiter la mort, symbolique ou réelle, de l’autre. Le défi reste que cet affrontement ne devienne pas un absolu. J’aime l’exemple du rugby, où on se bat pendant 90 minutes, et où on va ensuite boire des bières ensemble.

Le sport était alors vu comme moyen d’attirer des hommes, plutôt jeunes, plutôt des travailleurs, pour que le christianisme ne soit plus seulement un truc de vieilles dames qui boivent du thé.

Comment décririez-vous la relation qu’entretient le sport avec la religion?

Pendant longtemps, la religion a eu de la peine à intégrer le sport: trop de violences, trop de rivalités. Il a fallu ce qu’on appelle le muscular christianity au milieu du XIXe pour que les Églises commencent l’intégrer. Le sport était alors vu comme moyen d’attirer des hommes, plutôt jeunes, plutôt des travailleurs, pour que le christianisme ne soit plus seulement un truc de vieilles dames qui boivent du thé.

Une deuxième vague est apparue, dans l’après-guerre, à partir des années 1950, avec les organisations évangéliques qui ont découvert le pouvoir de la médiatisation par le sport: si un sportif témoigne de sa foi, cela aura un impact extrêmement fort dans l’ensemble de la société.

A l’inverse, comment la religion est-elle perçue du côté du sport?

Traditionnellement, le sport a respecté les traditions religieuses. L’exemple type, c’est Wimbledon où on ne joue pas le dimanche, encore aujourd’hui. Quand j’étais petit, on ne jouait pas au foot le jour du Jeûne fédéral, ni le dimanche de Pâques. Le religieux prenait encore le pas sur le sport. Aujourd’hui, c’est le sport qui cherche à remplacer la religion. On le voit bien avec les Jeux olympiques, où des rituels s’apparentant aux pratiques religieuses ont été mises en place. Coubertin lui-même, souhaitait  l’avènement d’une sorte de religion olympique, qui concurrencerait les religions traditionnelles.

Aujourd’hui, le sport est devenu totalitaire. Si on peut utiliser le vecteur religieux pour promouvoir le sport et gagner plus d’argent, on va le faire, sans aucune vergogne.

Le sport ne serait-il pas alors en train de revaloriser la religion?

En tout cas, ses termes. A Montréal, Daniel Baril, un des grands défenseurs de la laïcité au Québec, était très irrité par l’idée que le Canadien, le club de hockey de Montréal, se présente comme une religion. Je me suis même demandé s’il n’y avait pas derrière son agacement la crainte que la religion en devienne sympathique, qu’elle ne soit pas que règles et restrictions, mais aussi lien, communion et plaisir. Peut-être ne faudrait-il pas hésiter non plus à concevoir la religion comme un sport.

C’est-à-dire?

Les gens se pressent pour assister à un match de football. Ils sont capables d’aller courir tous les soirs de la semaine, de l’intégrer dans leur emploi du temps, alors qu’ils auront toutes les peines du monde à trouver du temps pour se rendre à une conférence, à un culte ou à une étude biblique. La religion ne devrait-elle pas s’interroger sur notre rapport au corps, le rôle du mouvement et le plaisir à se dépasser? Il y a peut-être des pistes à investir.

«Le sport, ma foi»

Pour sa 49e édition, la revue des Cèdres s’est interrogé sur les liens qu’entretiennent sport et religion. Des questions qui occupent depuis plus d’une année le groupe de recherche sur l’aumônerie en milieu sportif rattaché à la chaire de théologie pratique de l’Université de Lausanne, fondé d’ailleurs à l’initiative d’Olivier Bauer.