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«Le vide relationnel nous met en grand danger»

 
1 min de lecture
Interview
Dans un essai stimulant, Jean-François Serres, acteur associatif de la lutte contre la solitude en France, dénonce une époque «d’individus flottants» et plaide pour un droit à un potentiel relationnel.


Jean-François Serres 
Essayiste, ancien délégué général des Petits Frères des pauvres

ll se définit comme «chrétien, plutôt protestant». C’est en effet dans une Église évangélique que le fils du philosophe Michel
Serres a découvert la foi. Il a beaucoup cheminé depuis… sans trouver de communauté religieuse qui lui convient.
Un paradoxe pour cet acteur du lien, ancien délégué général aux Petits Frères des Pauvres, qui a lancé en France en 2014 une mobilisation nationale contre l’isolement social des personnes âgées (Monalisa). Cette association fédère des équipes citoyennes contre l’isolement des seniors.

Quelles sont ces «relations qui comptent» qui titrent votre ouvrage… et nous font défaut, selon vous?
JEAN-FRANÇOIS SERRES: Ce qui manque aux personnes isolées, c’est d’avoir quelqu’un sur qui compter et de compter pour quelqu’un. Elles n’ont personne qui confirme leur existence. Compter pour quelqu’un signifie autre chose que de vivre des relations d’accompagnement, de soin ou épisodiques… C’est aussi être quelqu’un sur qui on peut compter! À défaut de cela, un sentiment d’inutilité peut surgir.Pourquoi, pour qui se mettre en mouvement? Une relation qui compte est une relation réciproque, concernée, engagée. 

S’engager, être lié, c’est aussi être redevable, dépendre… N’est-ce pas justement ce qui aujourd’hui fait peur, fait fuir?
C’est toute l’ambivalence de ce sujet. Une relation qui compte invite à une interdépendance avec l’autre, qui n’est liberté pour soi qu’à condition de faire allégeance à la relation… et non pas à l’autre. C’est essentiel de se protéger des risques de violation et de faire justice lorsqu’elle a lieu. Mais il faut aussi s’investir dans la culture des relations qui comptent. Car le vide relationnel nous met en grand danger sur les plans individuel et collectif: chacun d’entre nous a besoin d’une niche relationnelle suffisante.

Qu’est-ce que cette «niche» et pourquoi est-elle importante?
C’est un écosystème offrant suffisamment de liens pour résister à ce qui nous arrive. L’idée que l’on puisse se tenir de l’intérieur sans aucun support ou appui relationnel est un mythe. Se retrouver contraint au face-à-face avec soi-même entraîne un vertige existentiel extrêmement angoissant et difficile à aborder. Et cette souffrance n’est pas toujours conscientisée. J’ai vu tant de personnes en situation d’isolement social être envahies d’anxiétés incompréhensibles et se retrouver désarmées face à leurs angoisses. Sans compter qu’aujourd’hui la technologie et ses nouveaux potentiels relationnels se révèlent bien souvent un leurre qui nous enferme encore davantage. Il nous faut trouver des chemins pour bâtir de nouvelles reliances.

Vous y voyez un enjeu politique: le droit à des relations qui comptent…
Cette question morale et spirituelle est aussi une question sociale et politique: beaucoup de ruptures dans nos sociétés s’expliquent par le vide relationnel.Comment faire émerger des associativités, communautés d’intérêt ou d’action qui permettent à chacun d’être en lien et de contribuer, de manière inclusive? Le monde associatif et les collectivités locales portent une responsabilité majeure en la matière, car ils ont à la fois la capacité de rejoindre ceux qui souffrent d’isolement et celle d’offrir un potentiel relationnel à chacune et chacun. Encore faut-il qu’ils conscientisent cette responsabilité et que des partis politiques fassent de cet enjeu de grande proximité une priorité…

A lire
Les Relations qui comptent, Jean- François Serres, Labor et Fides, 2025, 155 p.