
Hospitalité herméneutique entre protestants et musulmans
En Belgique, à la Faculté universitaire de théologie protestante de Bruxelles (FUTP), un master « Protestantisme et islam » a été introduit il y a quelques années. La titulaire de ce cours est l’islamologue Nathalie Claessens, qui le codirige avec le doyen de la Faculté, l’anthropologue des religions Bernard Coyault. C’est lui qui a fortement souhaité développer une offre de formation en islamologie, en lien avec les études afro-européennes, l’autre grand axe de cette petite institution académique, très internationale, qui compte une centaine d’étudiants, en majorité afrodescendants. Les protestants en Belgique ne représentent qu’un petit 3 % de la population. La présence musulmane, elle, est d’une tout autre ampleur. Selon certains sondages, dans la seule capitale belge, les musulmans atteindraient 25 % de la population. D’où la nécessité de former adéquatement les théologiennes et théologiens de demain, selon la conviction du doyen. Mais qu’ont donc en commun protestants et musulmans ? Nous avons rencontré la professeure Claessens à la bibliothèque de la Faculté, dans le quartier bruxellois d’Etterbeek.
Pouvez-vous expliquer plus précisément en quoi consiste votre cours ?
Nous parlons de protestantisme et d’islam, à partir d’un point de vue protestant. Avec les étudiants du master et des spécialistes de la Bible et du Coran, que nous invitons régulièrement, nous cherchons à comprendre comment concevoir la relation entre protestants et musulmans, en développant quelque chose de nouveau que nous avons appelé « hospitalité herméneutique ». Nous la mettons en pratique à travers un module intitulé « Bible et Coran, lectures croisées ». L’hospitalité herméneutique consiste à inviter une personne d’une autre religion à lire nos textes. On invite ainsi un musulman à lire un texte biblique et un protestant à lire un texte coranique.
Que faut-il entendre exactement par “hospitalité herméneutique” ? Quelles sont, dans ce cas, les techniques d’interprétation des textes sacrés ?
Nous nous référons en particulier aux travaux du théologien protestant Kenneth Cragg (voir encadré), très connu dans le monde anglophone, mais beaucoup moins dans l’espace francophone. Le fait d’inviter quelqu’un qui a une perspective différente de la nôtre à lire nos textes – que nous connaissons parfois par cœur – permet de découvrir des aspects auxquels nous n’aurions jamais pensé. Non seulement nous apprenons à mieux connaître la religion de l’autre, mais nous approfondissons également la nôtre. C’est réciproque. Et c’est magnifique !
Que signifie “lectures croisées” ? Selon quel critère rapprochez-vous les versets de la Bible et du Coran ?
Ce n’est pas facile à comprendre, car en général, lorsque l’on parle de lectures croisées, les gens pensent : « Ah oui, nous allons prendre, par exemple, le personnage biblique de Moïse dans la Bible et dans le Coran puis procéder à une comparaison. » En réalité, ce type de comparaison se fait au détriment du Coran, parce que le texte coranique est très elliptique : il ne raconte pas tout, par exemple à propos d’une figure biblique, car il suppose que l’on en connaît déjà l’histoire, puisqu’elle a été largement relatée dans la Bible. Dans une perspective d’hospitalité herméneutique, l’objectif des lectures croisées n’est donc pas de mettre en parallèle deux passages identiques, mais plutôt d’identifier un thème. Nous avons, par exemple, travaillé sur le thème de la violence. La méthode est essentielle. Quand nous pratiquons l’hospitalité herméneutique, nous expliquons d’abord aux étudiants qu’il faut commencer par regarder le contexte du passage, pour ensuite analyser le texte en lui-même. Si l’on extrait un seul verset de son contexte, on peut y trouver des choses horribles – ou au contraire merveilleuses. Mais on perd de vue le sens d’ensemble.
Quelles autres thématiques abordez-vous ?
Un autre thème porte sur les femmes, sujet souvent au cœur des débats dès qu’il est question d’islam. Avec des spécialistes de la Bible et du Coran, nous consacrons une séance aux femmes, à partir de certains textes. Nous examinons également la manière dont le Coran et la Bible abordent la relation avec les croyants d’autres religions. La dernière séance sera consacrée à la prédication. Un pasteur protestant et un imam viendront nous expliquer sur quoi ils se fondent lorsqu’ils préparent une prédication. Nous ne cherchons pas à tout prix à parvenir à un accord sur l’interprétation des textes, ce n’est pas le but. Les différences ne doivent pas être minimisées. À la fin du cours, les étudiants devront présenter un mémoire sur la manière de concevoir les relations entre protestantisme et islam. Nous verrons ce qu’il en ressortira. C’est très intéressant, c’est en réalité une sorte de laboratoire.
Mais pourquoi se focaliser uniquement sur le protestantisme ? Pourquoi ne pas comparer plus simplement christianisme et islam ? Y a-t-il une spécificité protestante dans le rapport à l’islam ?
La Belgique est un pays à majorité catholique. Dans le domaine du dialogue interreligieux, il existe déjà de nombreuses initiatives catholiques, souvent de grande qualité. La spécificité de l’approche protestante est de partir des textes, en les abordant au moyen d’une analyse historico-critique. Parmi les éléments que nous avons en commun, il y a par exemple la centralité de la prédication. Dans le culte protestant, l’élément le plus important, c’est le sermon. Dans l’islam, il en va de même. Le vendredi, pour la prière communautaire, on va à la mosquée surtout pour écouter le sermon. Un autre point de convergence réside dans le fait que, pour les protestants comme pour les musulmans, il n’existe pas d’intermédiaires entre Dieu et les êtres humains. Nous avons aussi en commun des paysages religieux composés de plusieurs groupes, qui, tant dans le protestantisme que dans l’islam, ne reconnaissent pas d’autorité centrale. C’est un grand avantage, mais cela comporte aussi des risques : je pense en particulier à certaines dérives fondamentalistes, dans l’une et l’autre tradition religieuse. Il n’en demeure pas moins qu’il existe un espace pour la recherche critique et la réflexion autonome. Personnellement, j’apprécie de pouvoir me forger ma propre opinion. Malheureusement, l’islam est actuellement très influencé par des courants salafistes qui prônent une seule interprétation du Coran, un seul islam, une seule manière de penser. Et c’est précisément pour lutter contre cela que j’enseigne. Pas seulement dans le cadre du dialogue interreligieux, mais aussi auprès des musulmans, afin qu’ils redécouvrent toute la richesse et la diversité de l’islam. Ce qui est unique, c’est Dieu, pas les personnes. Le Coran contient de nombreux versets qui montrent que la diversité est voulue par Dieu.
Votre engagement est-il aussi une manière de combattre l’islamophobie et les préjugés anti-musulmans ?
Je l’espère vraiment, c’est mon plus grand souhait. Le simple fait que mon portrait ait récemment été publié dans un hebdomadaire protestant a suscité de nombreux commentaires, heureusement en grande partie positifs, mais aussi certains très, très négatifs, uniquement parce que je porte le voile. Il faut donc parler, débattre, démonter réellement tous ces préjugés. Il est décourageant de constater à quel point certaines choses se répètent, principalement par ignorance. J’essaie de faire ma part. C’est la raison pour laquelle j’enseigne, pour combattre les peurs qui naissent de l’ignorance.
Nathalie Claessens, issue d’une famille catholique, s’est convertie à l’islam à l’âge adulte et a suivi un parcours d’études qui l’a conduite à approfondir non seulement le Coran et l’arabe, mais aussi l’araméen, le syriaque et l’hébreu. Depuis plus de vingt ans, elle enseigne la religion islamique dans les écoles publiques belges, tous degrés confondus. Depuis quelques années, elle se consacre aussi à l’enseignement universitaire. Ses recherches portent sur les interférences entre christianisme et islam dans l’Éthiopie du XVIᵉ siècle. Mettre en regard des textes de tradition chrétienne et islamique est sa spécialité.
Kenneth Cragg (1913-2012), évêque anglican et universitaire britannique connu pour son engagement dans les relations entre christianisme et islam, a été un pionnier du dialogue interreligieux. En plus de 60 ans de carrière académique, il a publié des ouvrages majeurs sur les intersections théologiques et culturelles entre les deux traditions. Spécialiste de la langue arabe et fin connaisseur du Moyen-Orient, il a œuvré pour une meilleure compréhension mutuelle. Dans les années 1960 et 1970, il a collaboré étroitement avec le Conseil œcuménique des Églises. Il a été évêque auxiliaire de Jérusalem, représentant de la Communion anglicane en Égypte et professeur d’université au Liban, au Nigeria et aux États-Unis, défendant le respect des différences religieuses et la recherche de valeurs communes.



