L’«agitateur» Guillaume Farel est mort il y a 450 ans

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L’«agitateur» Guillaume Farel est mort il y a 450 ans

Joël Burri
10 septembre 2015
Guillaume Farel est décédé le 13 septembre 1565. Dimanche sera donc le 450e anniversaire de sa mort. Retour sur un personnage resté à l’ombre de Calvin

Photo: La statue de Guillaume Farel sur l’esplanade de la collégiale de Neuchâtel. guillaumefarel.ch

«L’image symbolique que l’on a de Farel, c’est sa statue devant la collégiale où il brandit la Bible. Mais il la brandit pour la valoriser au maximum, certes. Mais aussi pour écraser les autres», estime Olivier Labarthe, pasteur et historien qui travaille à une édition des écrits de Guillaume Farel au sein de l’Institut d’histoire de la Réformation de l’Université de Genève, convaincu du caractère bien trempé du réformateur neuchâtelois

«Guillaume Farel s’inscrit dans une circulation d’idées de type humaniste qui se sont radicalisées autour de la confrontation entre ce qu’on lit dans la Bible et ce qu’on voit dans l’Eglise de ce temps. Mais il écrit beaucoup en français et c’est dans cette langue qu’il va faire une synthèse de cette théologie latine et allemande, la rendant ainsi accessible à un plus large public», rappelle Christian Grosse, professeur d’histoire et anthropologie des christianismes modernes à l’Université de Lausanne.

Un agitateur extrêmement doué

Il n’en demeure pas moins véritablement un pionnier pour Olivier Labarthe: «Guillaume Farel a initié la Réforme en Suisse romande, dès 1526, soit dix ans avant l’adoption de la Réforme à Genève. Dans son action, il se présente comme un constructeur d’Eglises, de communauté. Son outil de prédication est la pédagogie, il donne un soin particulier à son enseignement. Ce qui ne l’empêche pas aussi d’être parfois perturbateur et d’interrompre des messes.»

Un avis partagé par Christian Grosse: «c’est un peu un anachronisme, mais je vois Farel comme un agitateur extrêmement doué. Lorsqu’il prêche, il se passe quelque chose. Il parvient à susciter un militantisme évangélique extrêmement actif. On a des scènes iconoclastes à plusieurs reprises après une prédication véhémente de Farel.» L’historien poursuit: «Guillaume Farel est un maître des technologies de communication, il utilise de façon très consciente et très liée les technologies de communication à sa disposition. Principalement la prédication. Il est avant tout un prédicant itinérant. Très tôt, il organise le prolongement de sa prédication par l’imprimé. En contribuant, par exemple à la venue de l’imprimerie Pierre de Vingle à Neuchâtel et en mobilisant cette imprimerie pour produire des écrits qui sont le prolongement d’une parole prêchée.»

Farel suscite la vocation de Calvin

Les qualités de prédicateurs de Guillaume Farel ont aussi marqué ses relations avec Jean Calvin. «En 1536, Farel convainc Calvin de rester à Genève, de façon si véhémente que pour Calvin c’est clairement, à travers Farel, un appel de Dieu, qu’il entend. Calvin fait de l’appel de Farel une sorte d’ordination qu’il n’a pas. S’ensuit une collaboration où Calvin est initialement le second de Farel, par la suite Farel reconnaîtra le caractère plus systématique, plus structuré de la théologie de Calvin», explique Christian Grosse

Pourquoi l’histoire n’a-t-elle que si peu retenu ce réformateur, pionnier et qui se trouve à l’origine de la vocation de Calvin? «Calvin et Farel ne jouent pas dans la même catégorie! Il faut les écoles de football pour faire des élites», résume Olivier Labarthe. «Calvin avec sa maîtrise de la langue, sa maîtrise théologique et son énorme production a fait un travail de théoricien à l’ombre duquel est resté Farel. Pierre Viret et Guillaume Farel ont été des pionniers. Ils sont indispensables à l’histoire de Suisse romande, mais ils se sont retirés. Farel l’écrit lui-même “Aujourd’hui l’institution chrétienne (de Calvin) est le meilleur instrument pour connaître la foi chrétienne.”»

Une dynamique de Réforme plutôt que des grands hommes

«L’historiographie a, en effet, longtemps vu Calvin comme l’accoucheur de la Réforme ou du moins son moteur principal», constate Christian Grosse, «Mais l’historiographie récente a mis en évidence l’existence d’une théologie évangélique qui a sa cohérence propre et qui est antérieure à Calvin. On peut affirmer sans beaucoup de doute que Farel est l’acteur principal de la Réforme romande, avant l’arrivée de Calvin et largement jusqu’à la fin des années 1530, voire pour certains points jusqu’à la fin des années 1540. Il a donc, aux côtés de Viret, un rôle tout à fait central dans une dynamique de Réforme qui prend appui sur l’influence de la puissance militaire bernoise sur l’ensemble de la Suisse romande, Genève y compris. Cette protection militaire et politique rend l’action de Farel possible et permet le passage à la Réforme de Neuchâtel, Genève et Lausanne.»

«On est héritiers d’une histoire qui s’est construite de façon plus scientifique entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Et à ce moment-là, les nations ont besoin de grands hommes fondateurs et les Eglises aussi mettent en évidence des grands hommes fondateurs de leurs traditions», ajoute Christian Grosse. «C’est à ce moment-là que se mettent en place des stéréotypes qui présentent un Farel brouillon et à la langue malhabile au côté du grand penseur qu’était Calvin. Aujourd’hui, il y a un mouvement qui tend à décentrer Calvin. Pas pour rétablir Farel ou Viret, on est plus dans une logique des grands hommes, mais pour mettre en évidence le statut collectif de la Réforme romande, comme le produit d’un milieu.»

Commémorations

  • Le site GuillaumeFarel.ch recense plusieurs évènements en lien avec cet anniversaire
  • Dimanche 13 septembre, un culte de reconnaissance aura lieu dans l’Eglise de Farel à Aigle, avec Olivier Labarthe
  • Dimanche 13 septembre, la pasteure Isabelle Ott-Baechler donnera un culte autour de la Réformation, de Farel, de Marie Torel et des thèses du Jubilé de la Réforme à Saint-Aubin (NE)
  • Le 11 décembre, Olivier Labarthe donnera une conférence intitulée «Guillaume Farel, un Français prêche l’Evangile à Aigle en 1526», dans le cadre du groupe du Chablais de Connaissance 3