La vie chrétienne et les autres sources de spiritualité

Panneau autoroutier à Bangkok en 2016 invitant au respect du Bouddha réalisé par knowingbouddha.org / Panneau autoroutier Bangkok Respect Bouddha Photo Gilles Bourquin 2016
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Panneau autoroutier à Bangkok en 2016 invitant au respect du Bouddha réalisé par knowingbouddha.org
Panneau autoroutier Bangkok Respect Bouddha Photo Gilles Bourquin 2016

La vie chrétienne et les autres sources de spiritualité

7 mars 2021

Je réfléchis dans cet article à la pertinence d’envisager l’apport d’autres sources de spiritualité à la vie chrétienne, ce qui implique aussi le dialogue avec d’autres religions. Il s’agit de penser les enrichissements, mais aussi les remises en cause que de tels enseignements externes à la foi chrétienne peuvent occasionner. Ce terrain de réflexion théologique étant particulièrement délicat, s’y risquer relève toujours de la tentative. Il s’agit de poser quelques repères provisoires, et non des affirmations définitives.

Le contexte : les tendances orientaliste, ésotérique et naturaliste

Dans les rayons des grandes surfaces, les ouvrages traitant spécifiquement de spiritualité chrétienne sont quasi absents, alors que la littérature orientaliste et ésotérique de développement personnel fait florès. Seuls les auteurs qui situent la foi chrétienne dans le giron d’autres spiritualités atteignent un large succès. La situation est encore plus confuse sur le web, où la nébuleuse ésotérique et religieuse est tentaculaire, avec une nette tendance à privilégier les offres interreligieuses individualistes sans affiliation.

Tandis que l’esprit des religions du Livre suscite la méfiance – on craint l’intégrisme des monothéismes – la société séculière est traversée par divers courants spirituels et ésotériques parfois très radicaux, en constante recomposition, marqués d’une part par les religions orientales (yoga, bouddhisme, zen, et leurs traductions occidentales : méditation de pleine conscience, massages, etc.) et d’autre part par les religions de la réconciliation avec la nature (chamanisme, druidisme, spiritisme, astrologie, etc.).

Voici donc le défi à l’arrière-plan de cet article : Comment une vie spirituelle chrétienne peut-elle se vivre sans se diluer dans ce maelström religieux – « si le sel perd sa saveur… », dit Jésus (Mt 5,13) – et sans inversement se crisper, se barricader dans une identité sectaire ? Ce défi nous invite à penser la vie chrétienne comme étant à la fois solidaire et distincte au sein du monde interreligieux dans lequel nous vivons. Le chrétien est appelé à se prononcer, parmi d’autres, sur ce qu’il en est de la valeur et des risques des diverses spiritualités et religions présentes sur le marché occidental contemporain. Il serait dommageable qu’il réponde par un simple rejet, de l’ignorance, des préjugés ou du désintérêt.

L’affiliation : en mode pèlerin et converti

Les Evangiles bibliques comprennent des incitations aux gestes d’appartenance. Ainsi, le « suis‑moi » (par exemple Lc 5,27), régulier lorsque Jésus appelle ses disciples, puis son invitation à se déclarer pour lui devant les hommes (par exemple Mt 10,32), visent à concrétiser la réalité de l’Eglise, destinée à devenir une communauté confessante et militante dans le monde. En contrepartie, Jésus appelle ses disciples à redevenir comme des enfants (Mc 10,15) et donc à saisir la vie sans préjugés. Il avertit que ses véritables disciples ne sont pas ceux qui s’autoproclament comme tels, mais ceux qui accomplissent la volonté du Père (Mt 7,21). Enfin, il affirme que ne pas être contre lui c’est être pour lui (Mc 9,40).

Ces derniers éléments de son message suffisent à dissiper tout espoir de repérer ses disciples authentiques. On en déduit que les frontières de la véritable Eglise évangélique ne sont pas délimitables, ce qui ouvre à des personnes d’autres cultures et d’autres religions l’appartenance au règne de Dieu. En conclusion, l’Eglise est à la fois une communauté spirituelle aux contours indiscernables et une institution visible porteuse d’Evangile dans la société. Il s’ensuit que d’autres spiritualités originaires d’autres religions peuvent avoir un intérêt pour la vie spirituelle chrétienne. Telle est notre thématique.

Ces considérations au sujet du disciple du Christ autorisent une certaine souplesse quant au mode d’affiliation à la foi chrétienne. En reprenant le vocabulaire de la sociologue française des religions Danièle Hervieu-Léger dans son ouvrage Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement (Paris, Flammarion, 1999), la vie spirituelle peut être vécue soit en s’étant préalablement converti, soit en explorant progressivement divers aspects d’une religion, comme le ferait un pèlerin itinérant, sans y avoir adhéré d’avance. Le commandement « suis-moi » peut d’ailleurs être compris dans le sens d’une conversion ou d’un pèlerinage.

Lorsqu’il est question, en tant que chrétien, de s’ouvrir à l’apport d’autres spiritualités, différents modes d’affiliation s’articulent. Une personne « convertie » ou traditionnellement affiliée à la foi chrétienne peut développer un intérêt pour d’autres traditions religieuses et certaines de leurs spiritualités en se comportant à leur égard plutôt comme un « pèlerin ». Cela signifie que l’enrichissement spirituel que lui procure leur découverte ne s’accompagne pas nécessairement d’une conversion à ces spiritualités. Dans ce cas, la personne incorpore le bagage nouvellement acquis à sa vie spirituelle sans changer de confession religieuse, mais en assouplissant sa conception de son appartenance à cette confession.

En prolongeant cette approche, on peut concevoir les religions comme des langages culturels permettant aux personnes d’échanger des informations à propos de leur vie spirituelle. Selon George A. Lindbeck, dans son ouvrage La nature des doctrines. Religion et théologie à l’ère du postlibéralisme (Paris, Van Dieren Editeur, 2002 ; original anglais 1984), l’apprentissage de plusieurs religions est une érudition polyglotte qui élargit notre vision du monde indépendamment de notre adhésion aux croyances de ces religions.

Centricité et excentricité

Dans son ouvrage Théologie systématique IV. La vie et l’Esprit, le théologien allemand puis états-unien Paul Tillich (1886-1965) développe l’idée de centricité des êtres vivants et des humains. Nous sommes des êtres centrés dans la mesure où nous vivons une seule vie organique et personnelle. Il nous incombe de maintenir nos fonctions biologiques, psychiques, spirituelles et sociales dans une certaine centricité, c’est-à-dire dans une homéostasie, une synergie, une cohérence et une orientation d’ensemble sans lesquelles nos sombrons dans la maladie, la folie, le chaos, et pour finir la mort. Dans chaque domaine de notre vie, nous luttons pour organiser notre temps, nos biens, nos forces, nos ressources et nos relations. Sur le plan spirituel et religieux également, nous méditons pour harmoniser notre vie et tracer notre voie.

Si notre vie spirituelle nécessite une certaine centricité, elle doit impérativement être enrichie par l’apport de diverses ressources culturelles, philosophiques et religieuses, afin de ne pas s’épuiser ou s’endurcir. Une certaine pulsation entre centricité et excentricité entretient la vie spirituelle, dont le travail consiste à intégrer ces diverses ressources dans notre vie personnelle. Ce point fait souvent l’objet de mécompréhensions et de tensions. Afin de ne pas risquer de détruire la centricité des fidèles en perturbant leur esprit, les religions intégristes restreignent les sources religieuses autorisées, au prix de graves sanctions. La méditation du seul Livre sacré est censée garantir la juste édification des croyants.

Il est intéressant d’observer que la plupart des spiritualités, y compris les plus populaires, s’efforcent d’enseigner une doctrine centrée, à savoir une vision cohérente de la vie. Même des pratiques comme le Yoga, en quête d’équilibre, ou l’astrologie, en quête de destinée, se rapportent à des efforts de centricité. Parmi d’innombrables autres exemples, sur le réseau YouTube, les vidéos Samadhi, visionnées plus d’un million de fois, jouent subtilement sur une intégration et un dépassement des religions mondiales, antiques et modernes, critiquées pour leur volonté de perpétuer leur égo de groupe à l’encontre des autres. Les doctrines ésotériques, notamment égyptienne, y sont privilégiées. Leur syncrétisme aboutit à un résultat centré sur la doctrine de l’illusion du soi, d’inspiration hindouiste et bouddhiste : « Pour réaliser Samadhi, il faut devenir autonome, un univers en soi-même. Votre expérience de la vie ne dépend plus des phénomènes changeants… ». Trouver un sens à sa vie, rassembler ses énergies, harmoniser ses chakras, vaincre les événements changeants, devenir soi-même, surpasser l’individualité, etc., reflètent des besoins essentiels de l’humain, auxquels répondent également les philosophies des temps de crise, en quête de salut individuel, telles que le stoïcisme, le néoplatonisme ou l’existentialisme, parmi d’autres.

En appliquant les principes de centricité et d’excentricité à la théologie chrétienne, il est possible de tracer les grandes lignes d’une christologie équilibrée : Jésus, le Christ des Evangiles, est appelé à être le centre de la vie spirituelle chrétienne. Dans son humanité et dans sa divinité, il est à la fois parfaitement centré et parfaitement excentré. Humain, Jésus représente un événement particulier, limité dans le temps et dans l’espace, exemplaire et unique de l’histoire humaine, qui oriente et guide la vie du chrétien. Divin, le Christ représente le mode particulier par lequel Dieu intervient potentiellement en tout lieu et en tout temps de l’histoire humaine, conformément à l’Evangile, en régénérant le monde humain atteint par le mal.

Dans cette perspective d’une christologie ouverte, d’autres apports de la Création, d’autres spiritualités, d’autres philosophies et d’autres ressources humaines peuvent être intégrées à la vie spirituelle chrétienne. La pratique montre qu’il convient de respecter trois critères de cette ouverture : Elle ne consiste ni à affirmer que toutes les religions et spiritualités se valent, ni à affirmer que toutes produisent les mêmes effets, ni à affirmer qu’il est possible de les combiner de n’importe quelle manière.

De fait, dans la culture occidentale, seuls quelques apparentements sont réellement envisagés. Sans vouloir l’exclure, on perçoit difficilement un protestant pratiquer le jeûne du ramadan, ou de façon encore plus nette, participer à des rituels vaudou. Il arrive en revanche fréquemment que des pratiques « incohérentes » soient discrètement mises à profit : Ainsi, un réformé consultera son horoscope ou recourra à la prière du « secret » lors d’une intervention médicale. De façon générale, la littérature spirituelle tend à nous offrir des pratiques acculturées, c’est-à-dire adaptées à nos mœurs spirituelles. Les spiritualités orientales, par exemple, sont dépouillées de leurs divers rituels (sacrifices, offrandes, purifications, etc.).

Equivalences, divergences et sagesse universelle

En deçà de leurs divergences irréductibles, sur lesquelles nous reviendrons, il convient de signaler à ce point que les diverses cultures, religions, philosophies et spiritualités de l’humanité s’immergent ensemble dans une profondeur abyssale de sagesse universelle, qui remonte à l’apprentissage de la vie sur Terre lors de l’évolution biologique. A ce niveau, d’innombrables équivalences de sens peuvent être repérées sous des expressions parfois très différentes, de sorte qu’une théorie systématique des religions est rendue à jamais impossible, tant les systèmes sociaux, culturels et religieux sont agencés autrement d’une région et d’une époque de l’histoire à l’autre, tout en se ressemblant à divers degrés sous d’innombrables aspects.

Je ne citerai ici qu’un exemple de textes possiblement équivalents, dont la comparaison est bien difficile, pour démonstration. Voici une citation du Lie Zi, ou Vrai classique du vide parfait, un recueil de fables en majorité taoïste inclus dans le catalogue impérial chinois au VIII s. : « Si une branche est trop rigide, elle se brisera. Résiste, et tu périras. Apprends à céder et tu survivras ». Je propose d’en mesurer l’équivalence avec la citation de l’Evangile de Matthieu 5,39 : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre », et 5,41 : « Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui ». S’agit-il de la même idée, et peut-on la résumer par ce que la psychologie moderne appelle le lâcher-prise ? Ou alors, en lien à notre propos, sommes-nous appelés à paraphraser l’Evangile de la manière suivante : « Si quelqu’un te force à faire mille pas en direction de sa religion, fais-en deux mille avec lui » ? Je propose de valider cette dernière interprétation, parmi d’autres sens possibles.

Spécificité des enseignements spirituels

Si la vie spirituelle peut se ressourcer en diverses traditions de sagesse (cf. ci-dessus), les systèmes philosophiques, doctrinaux et rituels propres à chaque religion ne sont pas entièrement harmonisables. Chaque religion historique possède sa spécificité, qui la rend unique et distincte des autres. Concrètement, cela signifie qu’il n’est pas concevable d’être à la fois bouddhiste, chrétien et chamane, par exemple, en assumant jusqu’au bout les fondements de chacune de ces trois voies spirituelles. Il sera nécessaire, au minimum, dans un tel cas, de recomposer les croyances et les pratiques d’origine.

Nous ressentons, aujourd’hui en Europe, une forte influence de courants spirituels liés aux religions de l’Inde. Il y est question, centralement, par la méditation, de libérer l’homme de son existence impermanente et illusoire, sans recourir à une foi en un Dieu. Dans l’hindouisme, et par la suite dans le bouddhisme, la « roue » du temps entraine inlassablement les actes et leurs conséquences bonnes ou mauvaises. Les cycles du karma créent des agrégats dont sont constituées nos âmes, qui n’ont aucune existence permanente, mais qui se recomposent au cours des réincarnations successives. Dans le bouddhisme, l’éveil s’obtient par la cessation de la quête illusoire du Soi personnel (l’âme), qui met fin au cycle des réincarnations karmiques et à leur cortège de souffrances. Ce n’est que dans le bouddhisme mahayana, une réforme du début de notre ère, que les dieux commencent à jouer un certain rôle en aidant le méditant à atteindre l’illumination.

On perçoit rapidement que la vision chrétienne du monde est organisée autrement. Tout ne sera donc pas conciliable. Il y a, à l’origine, dans le christianisme, un Dieu créateur personnel, de sorte que le monde (la création) et les personnes (les créatures) ne sont pas des illusions et ne sont pas cycliques. Il n’y a donc pas de réincarnations liées aux conséquences automatiques des actes bons et mauvais. En accordant sa grâce, le Dieu personnel rompt la loi éthique des causes à effet. L’homme est sauvé par un décret divin extérieur à lui-même, ce qui est impensable dans le bouddhisme, même mahayana (grand véhicule), selon lequel l’éveil est toujours perçu comme l’aboutissement d’un travail de méditation qui peut durer plusieurs vies.

En tant que chrétien, je suis attaché à la foi au Dieu personnel, à la réalité du monde et des personnes, au salut par la grâce de Dieu en Jésus-Christ et à la résurrection des morts. A partir de cet ancrage, sans trop vite diluer les systèmes philosophiques et doctrinaux les uns dans les autres, il m’est possible de m’enrichir par l’étude de l’incroyable richesse philosophique et spirituelle des religions orientales. Il m’est aussi possible, en me montrant plus libéral et en portant un regard moins systématique aux édifices doctrinaux, d’éprouver une certaine proximité d’esprit entre les spiritualités chrétiennes et orientales. Ensemble, elles recherchent la subtilité spirituelle, la paix intérieure, le rejet des passions destructrices, la valorisation du présent, ainsi que l’ouverture envers le prochain. Par ailleurs, dans chaque religion, il existe un progrès spirituel vers l’approfondissement qui peut rayonner d’une religion à l’autre, dans plusieurs directions. Il s’ensuit qu’un sage bouddhiste peut instruire un chrétien tout autant que l’inverse.

Aspects complémentaires de la réalité spirituelle

Nous aboutissons au principe suivant : Le fait que les traditions religieuses ne soient pas entièrement compatibles entre elles n’empêche pas qu’elles puissent être en partie complémentaires. La spécificité des spiritualités, dont nous venons de parler, laisse ouverte la possibilité de leur complémentarité. Voici donc la grande affaire qui fait défaut à tous les fondamentalismes religieux : Ils supposent qu’en raison de la moindre incompatibilité doctrinale avec tout autre religion, aucune collaboration n’est possible. Les autres religions sont alors perçues comme une concurrence, un danger, un mal, voire une œuvre du diable. Pour cette raison, la paix religieuse a tant de mal à s’établir en lieu et place de la guerre de religion.

Un autre obstacle plus profond à la complémentarité doit être évoqué : L’apport d’autres spiritualités à la foi chrétienne ne saurait être compris comme l’occasion d’être moins fidèle à l’appel du Christ. Dans ce cas, l’insertion d’autres spiritualités est compris comme un mélange qui aboutit à un affadissement de la foi chrétienne. En vivant l’apport extérieur de cette façon, nous tirons de la pluralité des religions la conclusion qu’elles sont moins vraies, moins fiables, moins intéressantes. Je dirais que la foi peut être questionnée, éprouvée, transformée, renouvelée par la confrontation à d’autres spiritualités, mais non affadie, selon la consigne de 1 Thessaloniciens 5,21 : « examinez tout avec discernement : retenez ce qui est bon ».

Concrètement, dans l’Occident actuel, l’offre publique de spiritualités complémentaires n’est pas laissée au hasard. Elle est au contraire soigneusement organisée afin de répondre aux besoins des personnes. Trois piliers majeurs, que je décris brièvement, se rejoignent pour soutenir l’ensemble de l’offre : 1) Les spiritualités chrétiennes, auxquelles on peut adjoindre, quoique de natures fort variées, les spiritualités juives et musulmanes 2) Les spiritualités orientales 3) Les spiritualités liées à la « transition écologique ».

Premièrement, l’offre des Eglises, bien qu’affaiblies, persiste. Le christianisme demeure un fondement spirituel de l’Europe actuelle. S’y affichent des communautés agissantes, qui refusent de limiter leurs efforts à répondre à des besoins privés, comme cela se passe avec les spiritualités orientales. Sur le plan spirituel, beaucoup de critiques du christianisme ne comprennent pas qu’indépendamment des lourds passifs de l’histoire de l’Eglise – que l’on retrouve dans l’histoire de chaque grande religion –, l’Evangile garde sa valeur spirituelle : ce n’est pas l’Eglise qui sauve, mais Dieu.

La vie spirituelle chrétienne est une relation à Dieu concrétisée par la méditation des Ecritures et par la prière. Or, de nos jours, l’enseignement pratique de la prière en tant qu’instrument de développement de la vie spirituelle est fragilisé parce qu’il est difficile d’enseigner dans quelles dispositions d’esprit le croyant peut envisager de prier Dieu et comment Dieu répond à la prière en Paroles et en Actes. Par conséquent, beaucoup de nos contemporains préfèrent la méditation d’inspiration orientale à la prière chrétienne, parce que les exercices spirituels des différentes écoles de méditation, praticables en toute autonomie, donnent des résultats plus tangibles et indépendants de toute théologie. J’en déduis que le développement de pratiques spirituelles chrétiennes actualisées est à mon sens une priorité dans l’agenda des Eglises.

Deuxièmement, les techniques de méditation orientales relient étroitement le développement de l’esprit et du corps. Elles en nient même le dualisme. C’est le cas, ici emblématique, du Yoga, qui au travers d’un entrainement de la forme physique, se donne néanmoins pour objectif « d’accroître le principe de lucidité dans toutes nos actions, pensées et sentiments » (Le Yoga pour les nuls, Paris, First Editions, 2017, p. 24). Alors que Jésus fût un guérisseur reliant étroitement le corps et l’esprit, le rapport au corps apparait de façon moins évidente dans les spiritualités chrétiennes actuelles que dans les spiritualités orientales.

Tandis que la prière est une relation à la divinité, la méditation est un travail de l’être sur lui-même. On en déduit que la prière et la méditation sont davantage complémentaires que concurrentielles, car elles sont de nature différente. L’une ne saurait remplacer l’autre. S’il semble si souvent difficile de les combiner, c’est en raison de leur provenance d’univers philosophiques et religieux différents, comme nous l’avons expliqué dans la partie précédente consacrée aux spécificités.

Troisièmement, toutes les offres spirituelles contemporaines sont marquées, à divers degrés, par la « transition écologique ». La fascination spirituelle exercée par la nature est fortement accentuée par la « crise écologique », dont les aspects principaux sont le réchauffement climatique, la pollution des écosystèmes et la baisse de la biodiversité, trois phénomènes globaux passablement irréversibles. Puisant à diverses sources (christianisme (Saint François d’Assise, orthodoxie, etc.), philosophes récents (Arne Næss, Lynn White, etc.), chamanisme, etc.), le réenchantement de la nature, ou sa divinisation, réactive les préoccupations naturalistes dans la population, le monde politique, économique et l’industrie.

Cependant, la critique de plus en plus généralisée du progrès moderne, corrélée à divers mouvements (décroissance, véganisme, antispécisme, etc.), tend à négliger l’épreuve que constitue la vie naturelle hors civilisation (compétition pour la survie, prédateurs, parasites, maladies, épidémies, rudesse climatique, insécurité, etc.). L’humanité est appelée à la fois à protéger la nature face à sa propre invasion destructive et à se protéger elle-même des vicissitudes de la nature. Les merveilles de la nature peuvent être considérées comme des signes naturels de la divinité, mais non comme des expressions du caractère divin de la nature dans son ensemble (panthéisme). En idéalisant la nature, les spiritualités écologiques oublient que l’on trouve dans la nature autant de signes « diaboliques » (séismes, chutes de pierres, foudre, feu, organismes toxiques, venimeux ou hideux, contagions, souffrance, détresse, etc.).

On observera, enfin, que les trois piliers évoqués ci-dessus forment un tout équilibré : ils nous relient spirituellement aux trois grands « objets » de la métaphysique classique (cf. Christian Wolff, 1679-1754) : Dieu, l’âme et le monde. Les spiritualités chrétiennes se donnent pour objectif de relier l’homme à Dieu, les spiritualités orientales se préoccupent de l’homme en tant que soi ou non-soi, et les spiritualités écologiques se soucient du rapport de l’humanité à la nature (à l’univers ou au cosmos).

Immanence et transcendance

Pour terminer, sans qu’il s’agisse d’une véritable synthèse, nous tentons de repréciser la voie chrétienne en soulignant que si les religions sont assez unanimes à affirmer que la vérité ultime est transcendante – à savoir qu’elle dépasse l’ordre des réalités de notre monde, et qu’on ne peut donc pas la décrire avec des mots – elles ne s’entendent pas, cependant, sur les moyens de rejoindre cette transcendance.

Dans ce sens, la Bible juive distingue les choses cachées, radicalement transcendantes et inaccessibles, des choses révélées : « Au SEIGNEUR notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette Loi » (Deutéronome 29,28). Ce qui est révélé a un but pratique, nécessaire à notre existence immanente, terrestre. Dans la Bible chrétienne, l’apôtre Paul, reprenant un type de discours philosophique que l’on trouve déjà chez Platon, distingue notre connaissance présente, confuse et limitée, de la future connaissance parfaite dans l’au-delà : « A présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. A présent, la connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu » (1 Cor. 13,12).

Ces deux références indiquent que le christianisme, contrairement aux croyances ésotériques, n’entend pas donner accès en cette vie déjà à la révélation d’une vérité mystérieuse, qui représenterait la clef de l’au-delà au travers d’une illumination mystique tenue secrète. Selon le christianisme, c’est la suivance concrète, l’engagement réaliste à suivre la voie du Christ, et non une révélation extrasensorielle qui extirperait le croyant hors de la vie ordinaire, qui constitue le chemin spirituel d’aujourd’hui pour atteindre l’au-delà de demain : « le lendemain s’inquiètera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine » (Mt 6,34b). Cet étroit rapport du quotidien ordinaire à la réalité ultime, qui constitue le cœur de l’Evangile, se trouve exprimé par le Christ matthéen dans sa formule : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! » (Mt 25,40). Aimer son frère, sa sœur, c’est aimer Dieu. Un tel condensé de l’enseignement du christianisme, en deux seuls mots, apparait également dans le titre de l’ouvrage du regretté Raphaël Picon, Emerson. Le sublime ordinaire (Paris, CNRS Editions, 2015).

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