«#MeToo devrait nous inviter à ouvrir nos portes, nos espaces de prière»

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© CC FLickr

«#MeToo devrait nous inviter à ouvrir nos portes, nos espaces de prière»

27 octobre 2017
Chronique
Retour sur le mouvement #MeToo qui fait le buzz sur les réseaux sociaux. «Et si le problème était d'ordre théologique?», s'interroge notre chroniqueuse de la semaine.

Je les entends déjà celles et ceux qui, en lisant le titre de cette chronique, vont se défendre et se rebeller: «Il ne faut quand même pas exagérer!», «Les hommes ne sont pas tous des bêtes en rut!», «Le chauvinisme masculin est dépassé!» Le problème ne relève pourtant en rien d’une dualité simpliste où il y aurait des bons et des méchants clairement séparés comme dans les bons vieux films. En parlant de films, la campagne #MeToo a commencé au cœur des ragots d’Hollywood, l’endroit par excellence où la fiction vient souvent manipuler la réalité.

Le co-fondateur de la société de production filmographique Weinstein, Harvey Weinstein fait depuis quelques semaines la une de tous les médias américains. Il est accusé de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles et de viol par une liste toujours plus longue de femmes appartenant majoritairement au monde du show-biz. Il rejoint ainsi les rangs d’autres personnalités hollywoodiennes notoires, telles que Roman Polanski ou Bill Cosby, accusés de comportements similaires. On connaît la chanson! Le monde commence par s’étonner: «Quoi!?  Lui!? Je ne l’aurais jamais cru!». On se rend compte ensuite que beaucoup de gens étaient au courant de ce qui se passait (comme vient de le reconnaître Tom Hanks), pour finalement entériner l’histoire et passer à autre chose.

Ce qui est peut-être différent avec le cas de Harvey Weinstein, c’est précisément l’initiative de la campagne #MeToo. Lancée par l’actrice Alyssa Milano le dimanche 15 octobre sur Twitter, le nombre de personnes qui ont aujourd’hui repris #MeToo a dépassé toutes les attentes: le 24 octobre, on comptait déjà 1,7 millions de Tweets; et dans les premières 24h, il y avait eu plus de 12 millions de #MeToo sur Facebook. #MeToo a même traversé l’Atlantique et fait, entre autres, son apparition au Parlement Européen. En France, il se retrouve même en concurrence avec un autre hashtag encore plus explicite: #balancetonporc

L’expression "Me Too" trouve son origine dans une initiative plus ancienne lancée par Tarana Burke à Philadelphia en 1997. En réponse au récit d’une jeune fille de 13 ans qui lui raconte les violences sexuelles qu’elle a subies, Tarana Burke crée le mouvement "Me Too" au sein de sa communauté permettant aux jeunes filles de se reconnaître et de partager leurs expériences en toute confiance. Cette petite phrase devient 10 ans plus tard le slogan de son organisation, Just Be Inc. qui soutient les jeunes femmes de couleur face aux difficultés qu’elles affrontent quotidiennement.

Tous les articles s’accordent à dire que la dernière itération du mouvement #MeToo révèle, comme le souhaitait Alyssa Milano, la «magnitude du problème» et beaucoup n’y voient que la pointe d’un iceberg monstrueux qui est loin de faire surface. La campagne contribue certainement à découvrir une réalité trop souvent tue: les jeux de pouvoir, les inégalités encore criantes, le sexisme et l’hétérosexisme systémiques, et le fait que, malgré des progrès indubitables, les femmes sont encore régulièrement victimes de violences d’ordre sexuel. Aux États-Unis, les statistiques rapportent qu’une femme sur six est victime de tentative de viol ou de de viol, mais ces chiffres ne tiennent pas compte de toutes les autres formes d’agressions et de micro-agressions d’ordre sexuel.

Pour diverses raisons, je ne suis plus très active sur Facebook ; je me suis quand même posé la question: devrais-je me joindre à cette campagne? Est-ce que partager mon histoire dans la mouvance de #MeToo lui donnerait davantage de crédibilité? Parce que c’est là une interrogation pour toute personne concernée, il ne suffit pas d’être lue et entendue, mais crue ! Sur sa page Facebook, l’acteur Jim Beaver, après avoir raconté sa propre expérience d’abus sexuels, conclut que sa réponse, en tant qu’homme, n’est pas de dire "Me Too", mais de répondre «I believe you!».

Je les entends encore celles et ceux qui m’ont dit «Tu exagères!» alors que je rapportais des situations où clairement, il y avait eu abus et harcèlement. Et honnêtement, si je considère avoir été protégée de nombreuses formes de violences, autour de moi, d’autres femmes n’ont pas eu cette chance.

 

Notre culture doit arriver à reconnaître que l’abus sexuel n’est pas une triste réalité que quelques personnes subissent, mais une expérience culturelle banale aussi inévitable que la grippe
Dan Allender, thérapeute

Au milieu de cette campagne #MeToo qui prend une ampleur sans précédent, où se trouve la voix des églises? Le thérapeute Dan Allender, spécialisé dans les thérapies s’adressant aux personnes qui ont subi des abus sexuels, en particulier au sein des églises, salue la campagne #MeToo comme «le mouvement social qui perfore de manière infime, mais essentielle, la sombre façade du silence». Il ajoute: «Notre culture doit arriver à reconnaître que l’abus sexuel –tant explicite et criminel que subtil et socialement ignoré—n’est pas une triste réalité que quelques personnes subissent, mais une expérience culturelle banale aussi inévitable que la grippe… Il n’y a aucune entreprise, communauté ou institution au sein de laquelle les prédateurs sont absents. Celle qui me concerne le plus c’est l’Église. Il n’y a pas moins de cas dans le milieu ecclésial, c’est simplement plus enfoui. »

Plus enfoui signifie que cela va être plus difficile à déterrer. Dans de nombreuses traditions chrétiennes, les femmes ne sont même pas reconnues comme étant égales aux hommes ; dans ces cas, par où doit-on commencer? Et dans notre tradition réformée, on se targue souvent vite d’avoir contribué à l’égalité sociale entre les sexes… trop vite?

Et si, dans le fond, le problème était d’ordre théologique? Le concept de violence culturelle développé par Johan Galtung explique le rôle des valeurs culturelles, en particulier religieuses, dans le maintien des systèmes d’oppression et la justification d’autres formes de violence, structurelle, physique. On reconnaît aujourd’hui aisément ce mécanisme dans le cas de l’apartheid et de la ségrégation raciale; qu’en est-il du rapport entre genres? Le récit de la Genèse et son exploitation culturelle ou l’éthique paulinienne devraient être au centre d’un débat ecclésial de fond; certaines valeurs véhiculées par le christianisme contribuent à l’acceptation de la violence contre les femmes et contre d’autres groupes qui sont concernés par le rapport traditionnel entre genres, la communauté LGBTQ par exemple. En attendant, #MeToo devrait nous inviter à ouvrir nos portes, nos espaces de prière et nos cœurs aux victimes qui ont le courage de nommer ce qu’elles ont vécu, sans jugement! La simple réponse, «Je te crois» est alors un acte de foi!