Regards œcuméniques sur le cinéma

© Locarno Festival - Marin Mikelin
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Le jury œcuménique du dernier festival de Locarno remet le prix aux réalisateurs du film Sibel
© Locarno Festival - Marin Mikelin

Regards œcuméniques sur le cinéma

Distinction
Malgré la sécularisation de la société, le prix du Jury œcuménique reste un incontournable dans de nombreux festivals. L’organisation Interfilm veille à faire perdurer ce dialogue entre Église et cinéma.

Présente dans plus d’une quinzaine de festivals de films européens, l’organisation internationale Interfilm  regroupe essentiellement des membres protestants, mais aussi orthodoxes, anglicans et juifs. Tous sont engagés dans l’analyse du cinéma. En collaboration avec son partenaire catholique Signis,  elle est chargée de mettre sur pied des jurys oecuméniques qui apprécieront les films en compétition.

Présence diversifiée

La composition des jurés varie selon chaque festival. «Parmi les membres du jury, nous essayons d’avoir au moins un représentant du pays où se déroule le festival. Idéalement, il en faudrait plusieurs. Cette année, nous avions un Suisse dans le jury du Festival de Locarno, mais ce n’est pas toujours le cas», souligne Hans Hodel, coordinateur des jurys oecuméniques et ancien président d’Interfilm.  La représentativité des diverses confessions varie également selon les continents. «En Europe, les jurys sont assez équilibrés. Des représentants d’Interfilm  sont souvent sollicités dans des jurys en Amérique du Nord. En Amérique du Sud, les festivals font plutôt appel à des membres de notre pendant catholique Signis», observe Hans Hodel.

« Des festivals ont émis le souhait d’avoir un jury interreligieux »

Du Festival de Cannes à celui de Berlin, les jurys oecuméniques sont très bien accueillis. Leur participation dans de plus petites manifestations permet souvent une plus grande proximité avec les organisateurs et les intervenants. «Nous sommes particulièrement appréciés dans les pays d’Europe de l’Est», note Julia Helmke, présidente d’Interfilm  et professeure de religion et médias à l’Université d’Erlangen en Allemagne.

Cette proximité génère toutefois des débats qui peuvent parfois devenir houleux. «Lors du Golden Apricot festival de Erevan, en Arménie, des tensions sont apparues avec l’Eglise locale par rapport à l’appréciation d’un film qui traitait de l’amour entre deux femmes», explique Hans Hodel. Un des grands regrets du coordinateur des jurys est de ne plus pouvoir assurer une présence oecuménique au Festival de Moscou: «Nous participions régulièrement à la manifestation durant les périodes de Glasnost et de Perestroïka. Les organisateurs ont ensuite décidé de fonctionner avec un jury composé uniquement de membres issus de l’Eglise orthodoxe pour apprécier la dimension spirituelle des films

Composante interreligieuse

Plusieurs festivals ont émis le souhait d’avoir un jury interreligieux. Le festival international de cinéma de Nyon Visions du réel dispose d’un tel jury depuis 2005, celui du festival international de film documentaire et d’animation de Leipzig depuis 2016. «C’est une évolution importante qui correspond à une réalité de la société», observe Julia Helmke. Cette composante supplémentaire ne facilitera pas forcément le travail de délibération des jurés, mais elle ne manquera pas de développer d’autres regards sur le cinéma d’aujourd’hui et de demain.

«De manière générale, les réalisations qui se penchent sur les valeurs de l’Evangile vont retenir l’attention du jury. La dimension esthétique du film joue également un rôle important», précise Julia Helmke. Pour elle, les liens avec des aspects éthiques de la Bible sont primordiaux pour se différencier des autres prix: «Dans certains festivals, il y a parfois plus d’une dizaine de jurys annexes. Pour se différencier du prix de la Paix ou de celui des Droits de l’homme, il nous faut veiller à apprécier une dimension spirituelle et transcendante.»

Le jury oecuménique garde une place prépondérante dans les festivals. «Nous sommes souvent le premier jury à être cité après le jury principal», se réjouit la présidente.

Lauréat du festival de Locarno

Le jury oecuménique du festival de Locarno de cette année a décerné son prix au film Sibel de Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci. Cette coproduction entre la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Turquie raconte l’histoire de Sibel, une jeune femme turque qui vit dans un village proche de la mer Noire. Les membres de sa communauté vivent encore selon des traditions ancestrales, notamment en ce qui concerne leur façon de communiquer à travers un dialecte local.

Muette, Sibel est marginalisée. Elle passe le plus gros de son temps dans la forêt où elle cherche à vivre la liberté qui lui est refusée au village. Un jour, elle tombe sur un fugitif mystérieux dont elle devient amoureuse. En se découvrant femme, elle arrive à s’émanciper, remet en question les structures patriarcales et identitaires et devient un exemple de dignité pour les autres femmes de la communauté.