Zwingli, le superhéros à la sauce suisse

© Ascot Elite
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Max Simonischek interprète Ulrich Zwingli dans le film «Le Réformateur».
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Zwingli, le superhéros à la sauce suisse

26 mars 2019
Le 27 mars, le film «Le Réformateur» sort dans les salles romandes. Le réalisateur Stefan Haupt signe un portrait humaniste d’Ulrich Zwingli bien loin de l’image austère qu’en ont les Helvètes.

La Suisse aussi peut se targuer d’avoir eu sa révolution et même sa guerre de religion. Elle doit cet épisode à un Zurichois, le réformateur Ulrich Zwingli (1484-1523). Lorsqu’il pose ses valises à Zurich en 1519, il met le feu aux poudres. En emmanchant le mouvement de la Réforme dans la ville, il sème un vent de liberté sur la population et les graines de la discorde dans les plates-bandes de l’Église catholique. Ce bouleversement social et religieux se propagera durablement d’un côté et de l’autre du Röstigraben.

Cinq siècles plus tard, on retient l’absence de sourire de l’homme en noir, témoin d’une austérité qui lui colle à la peau. Et si la révolution zurichoise dont il est l’instigateur s’évoque encore dans les cours d’histoire dispensés aux jeunes helvètes, il reste méconnu en dehors des frontières. D’autres révolutions plus romanesques, à la française par exemple, lui font de l’ombre. Mais aujourd’hui, alors que les réformés célèbrent les 500 ans de la Réforme à Zurich, Ulrich Zwingli est porté à l’écran par le réalisateur Stefan Haupt, dans le long métrage «Le Réformateur». Sorti en janvier dernier en Suisse alémanique, le film compte près de 200'000 entrées. Le 27 mars, il débarque dans les salles obscures de Suisse romande.

Fresque historique

Telle une ode à la liberté entonnée par un bellâtre aux épaules carrées, «Le Réformateur» relate un pan de l’histoire suisse à travers le combat d’un homme pour sa foi et les droits humains. Si les clichés ont la dent dure, le réalisateur zurichois Stefan Haupt les brise et donne un visage inattendu au curé de Zurich. Celui qui n’a pas hésité à bousculer l’autorité de l’Église catholique et à faire des autorités politiques de la Ville ses alliés pour imposer la Réforme, apparaît comme un humaniste adepte des plaisirs de la table et de la chair. «Il ne s’agissait pas de casser les clichés à tout prix, mais bien de dresser un portrait de Zwingli au plus près de ce que les sources nous en dévoilent», explique Stefan Haupt. Un exercice pour lequel le réalisateur s’est entouré de près d’une trentaine de conseillers pour coller au mieux à l’histoire de la Réforme. Devant les yeux du spectateur, Stefan Haupt dépeint donc une fresque historique, sans se prendre les pieds dans l’exégèse théologique. «Le film a une volonté historique, mais aussi politique, en montrant que la libération amenée par Zwingli se fait aussi avec les autorités de la Ville, notamment s’agissant de l’aide amenée aux pauvres. Avec Zwingli, c’est l’État social qui voit le jour.»

La liberté à tout prix

«Le Réformateur» plonge le spectateur dans la Zurich de la fin du Moyen-Âge. Dans les ruelles en terre battue, les robes des femmes frôlent le sol et les enfants courent en haillons. Les nobles déambulent emmitouflés dans leur fourrure et croisent les hommes d’Église dont la pâleur tranche avec le pourpre de leurs atours. Une ambiance qui vaut au film de rafler le Prix spécial de l‘Académie pour le réalisme des costumes et des décors au Prix du cinéma suisse 2019, le 22 mars dernier.

Lorsqu’Ulrich Zwingli foule le sol de la cité de Zurich, l’hiver est là et il fleure bon la peste. Face aux jeunes mendiants que la présence de l’étranger intrigue, le nouveau curé de Zurich sort une cornemuse de ses bagages et leur ravit les oreilles. Comme un clairon, l’instrument annonce l’arrivée d’une ère nouvelle qui ne se fait pas attendre. Le premier sermon de Zwingli provoque un tollé: chacun doit être en mesure de lire et de comprendre la Bible par lui-même. Désormais, Zwingli déclame l’Évangile en chaire et l’explique aux fidèles amassés dans l’église. Il supprime le jubé qui sépare le chœur de l’édifice des fidèles, comme il veut supprimer tout intermédiaire entre l’homme et Dieu, que seule la foi relie. Avec ses acolytes, il traduit et interprète la Bible en allemand, la fait imprimer et s’engage pour l’éducation. Présents sur tous les fronts, Zwingli n’a de cesse de dénoncer les abus de l’Église catholique et entre même en conflit avec Rome au sujet de la rupture du jeûne durant le carême. Il fait plier l’abbesse de Fraumünster qui remet les clés de l’abbaye et les trésors qu’elle contient aux autorités de la Ville, pour les mettre à profit de l’aide aux pauvres.

En peu de temps, les mentalités changent, les réformes avancent, à Zurich et dans d’autres cantons. Mais les obstacles sont nombreux. Zwingli ne capitule pas, il se durcit et finit par prendre les armes et mourir pour sa foi sur le champ de la bataille de Kappel, qui opposait les cantons catholiques et protestants en 1531. «Zwingli croit en quelque chose et il vit ses convictions, quoi qu’il lui en coûte. Je suis touché par son ouverture théologique et sa pensée. Prenez ses traductions de la Bible, elles se font en groupe, et font l’objet de discussions. Il ne s’agit pas de traduire les mots de Dieu, mais de comprendre ceux que l’homme a écrit», explique Stefan Haupt.

Ce n’est pas par hasard si Stefan Haupt s’attaque à l’un de ses héros confédérés. «J’ai été élevé dans une famille méthodiste. La foi m’a beaucoup intéressé étant jeune. Mais à l’âge adulte, je m’y suis senti trop à l’étroit. Pourtant, le christianisme, ce sont mes racines. Ce sont nos racines. Elles nous ont formées bien plus qu’on en pourrait le croire», ajoute le réalisateur.

Libre et amoureux

Zwingli veut la liberté pour les autres autant qu’il la veut pour lui-même. «Le Réformateur» lève le voile sur la vie privée de Zwingli. Épris de la veuve Anna Reinhart, qu’il épouse et avec qui il a quatre enfants, cet amour le poussera à lutter pour l’abolition du célibat des prêtres. Plus que la femme du réformateur zurichois, le personnage d’Anna Reinhart permet de mettre en scène la conversion d’une catholique convaincue et l’évolution d’une femme qui peu à peu remet en question l’autorité de l’Église catholique et se met à raisonner par elle-même. C’est sans compter l’abbesse de Fraumünster, femme puissante, qui opère elle aussi une remise en question du système pour finalement suivre son propre jugement en laisser les clés de son abbaye, sans même savoir ce qu’il adviendra de son propre sort.

«La valeur de l’éducation comme libérateur de sa pensée et de la formation de son jugement, la nécessité de la solidarité envers les pauvres et l’importance d’avoir des convictions qui dépassent son petit égoïsme, sont des éléments présents dans le film et qui font écho à notre actualité», liste Stefan Haupt. Reste à savoir si ces arguments suffiront à séduire le public romand.