Paroissiens déconfits face au plan de déconfinement

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Les offices religieux ne pourront rouvrir le 11 mai, contrairement aux restaurants, musées et installations sportives.
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Paroissiens déconfits face au plan de déconfinement

Alors que la reprise des offices religieux ne figure pas dans l’étape du 11 mai du plan d’assouplissement des mesures face à la pandémie, les réactions au sein des Églises réformées romandes diffèrent largement entre compréhension, simple impatience et vraie indignation.

«Ça me paraît ahurissant qu’on puisse être vingt dans un restaurant par table de quatre, mais pas vingt personnes dans un temple, en respectant les mêmes mesures de distanciation!» Face au plan d’assouplissement des mesures sanitaires dévoilé le 29 avril par le Conseil fédéral, le président de l’Église réformée évangélique du Valais (EREV) Gilles Cavin ne cache pas son incompréhension: «On peut donc aller se faire tatouer l’épaule gauche, se faire poser des bigoudis, aller manger une pizza, mais je ne peux pas aller au culte?»

Ce décalage interroge en effet dans les milieux concernés, notamment du côté des paroissiens. «Il y a une forte demande chez nous pour qu’on reprenne les cultes, c’est légitime», confie Emmanuel Jeger, membre de l’Exécutif de l’Église évangélique réformée vaudoise (EERV). Et la présidente Marie-Claude Ischer de confirmer: «Il est vrai que pour plusieurs chrétiens de ce pays, c’est une véritable souffrance de ne pas pouvoir se rassembler. Pour autant, nous devons être conscients de notre responsabilité.»

Mais précisément, pour quelles raisons sanitaires, la réouverture des offices religieux ne figure-t-elle pas dans le plan du 11 mai? «Les offices religieux sont considérés comme de grands rassemblements. Ils sont, dès lors, comme les autres rassemblements, interdits pour l’instant», répond sommairement Yann Hulmann, porte-parole de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Une explication qui ne convainc guère le Valaisan. «Si un restaurant arrive à aménager son espace pour accueillir vingt ou trente personnes dans un cadre sécurisé, pourquoi les Églises n’y arriveraient-elles pas?»

D'autres priorités

 «On ne peut pas négliger que dans la phrase "aussi vite que possible mais aussi lentement nécessaire" se dissimulent les pressions exercées par les milieux économiques, par ceux qui souhaitent reprendre les affaires face aux milieux de la santé», pointe Pierre-Philippe Blaser,  président de l’Église évangélique réformée de Fribourg (EERF). «Dans cette lutte d’influences, les Églises et représentants des religions pèsent sans doute moins lourd que les lobbys et les partis de l’économie.»

Du côté de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS), qui est en lien direct avec l’OSP, la position est en effet claire: «Nous ne faisons pas pression pour bousculer quoi que ce soit», confie Bettina Beer, responsable des relations avec les Églises cantonales. Si le président de l’EERS Gottfried Locher a directement interpellé le Conseil fédéral pour que celui-ci tienne également compte des besoins des Églises et de leurs membres, «la chose la plus importante à nos yeux reste la santé des paroissiens comme celle du personnel des Églises», précise Bettina Beer.

«On ne peut pas non plus faire comme si l’on n’était pas conscients de la moyenne d’âge de nos paroissiens», soulève par ailleurs le Vaudois Emmanuel Jeger. «La défense des vies humaines est primordiale», formule à son tour Philippe Kneubühler, membre de l’Exécutif des Églises réformées Berne-Jura-Soleure.  «Étant donné que les participants à nos cultes sont très majoritairement des personnes à risques, je comprends la prudence du Conseil fédéral, même si je suis toutefois conscient du souci des Églises et des œuvres qui comptent sur les collectes pour se financer.»

Une diversité ingérable?

Un autre élément est encore à rappeler. Toute décision sur les offices religieux s’applique de fait à toutes les religions et types de rencontres organisées par ces communautés. Une diversité qui rend forcément la décision plus délicate, comme le souligne également

Pierre-Philippe Blaser. «Les offices religieux sont difficiles à caser dans la panoplie des situations à risque. Un culte de trente personnes pendant une heure est sans doute plus gérable en termes d’hygiène et de distances qu’une célébration de 200 personnes, comme lors des confirmations, qui dure deux heures», expose-t-il.

Tous les lieux de culte ne disposent d’ailleurs ni de la même fréquentation ni des mêmes structures. «Les centres culturels musulmans, par exemple, sont souvent de petits espaces qui accueillent des personnes très rapprochées», explique-t-il. «À la décharge du Conseil fédéral, au vu de la diversité que comprend le domaine "offices religieux", je peux comprendre que l’on attende encore un peu.»

De la frustration au soulagement

Si des frustrations se font entendre auprès des fidèles, certaines Églises cantonales ont cependant clairement fait le choix de l’acceptation. «À la direction de l’EERV, on essaie d’être hors indignation, hors regret», formule Jean-Baptiste Lipp, membre de l’Exécutif. «On surfe sur une réalité qui arrive comme elle vient. On se soumet à nos autorités, c’est d’ailleurs un principe biblique.» «La reprise des cultes arrivera en son temps», modère également Christian Miaz, président de l’Église réformée évangélique neuchâteloise. «Le Conseil fédéral est face actuellement à tellement de priorités, on n’a pas à s’indigner de ne pas être les premiers.»

Blaise Menu, le modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres de l’Église protestante de Genève, exprime d’ailleurs un certain soulagement à ne pas figurer sur cette liste des premières mesures d’assouplissement:  «En France, on a accusé, à tort ou à raison, le rassemblement évangélique de Mulhouse d’avoir joué un rôle dans la diffusion du virus. Je n’ai pas du tout envie qu’on puisse nous dire, en cas de deuxième vague en Suisse, que c’est parce qu’on a rouvert les offices religieux!» «N'oublions pas qu'un des foyers de l'infection a été une célébration religieuse!», rappelle également Philippe Kneubühler.

Ce cas particulier est resté en effet dans tous les esprits. Interrogé sur les spécificités propres aux offices religieux qui ont amené le Département fédéral de l’intérieur à ne pas les intégrer dans le plan du 11 mai, son porte-parole Yann Huhlmann a en effet rappelé que «d’importantes propagation se sont notamment produites lors de réunions religieuses». Pour répondre à ces craintes, le Valaisan Gilles Cavin affirme qu’il suffirait simplement de redonner la main aux Cantons, pour que ceux-ci puissent veiller au respect des normes sanitaires.

Refuser du monde?

Le respect de ces normes soulève cependant des questions bien particulières pour les lieux de cultes, comme l’indique Jean-Baptiste Lipp: «À la différence des restaurants, je me verrais mal dire aux paroissiens de venir seulement sur inscription ou de refuser du monde. Ce n’est pas dans la culture de l’accueil inconditionnel que l’on prêche que de dire: "Venez, mais à 50, on boucle!"»  «Il faudra assumer de se poster à l’entrée d’un temple et de renvoyer du monde», appuie Blaise Menu. «Les Églises ont intérêt à prendre la mesure de ce que cela signifiera, parce qu’on n’est pas du tout habitué à ça. Or le dimanche de la réouverture, on peut être mise face à une demande inhabituelle.»