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Faire Église,entre mémoire et présence

 
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Passage
A Berlin, l’Église française perpétue une mémoire de l’exil et accueille des paroissiens en quête de lien et d’ancrage. Depuis deux ans, Daniel de Roche, pasteur suisse, y officie à titre bénévole.

Au coeur de Gendarmenmarkt, l’une des places les plus majestueuses de la capitale allemande, le Französischer Dom déploie sa silhouette élégante, presque irréelle. Derrière cette architecture emblématique se cache pourtant une histoire d’exil qui continue aujourd’hui de se réinventer au sein de l’Église française de Berlin. Fondée à la fin du XVIIe siècle dans le sillage de la révocation de l’édit de Nantes, la paroisse francophone est née d’un arrachement. Chassés de France, des milliers de huguenots trouvent refuge à Berlin, où ils sont accueillis par le prince-électeur de Brandebourg. Ils y bâtissent une communauté prospère, allant jusqu’à représenter un quart de la population de la ville. Le temple, érigé entre 1701 et 1705 sur le modèle de celui de Charenton, devient le coeur spirituel de ces exilés.

Période de transition
Plus de trois siècles plus tard, cette mémoire n’a rien perdu de sa résonance. Elle s’incarne dans les parcours contemporainsde celles et ceux qui franchissent les portes de l’église, souvent eux aussi en transit, en déplacement ou en quête d’ancrage.«Ici, beaucoup ne sont pas chez eux au sens strict. Ils sont de passage, expatriés, étudiants, diplomates…ou simplement en recherche», observe le pasteur Daniel de Roche. «L’Église devient alors un lieu où l’on peut déposer quelque chose de soi.» Arrivé il y a deux ans et demi dans la capitale allemande, cet ancien pasteur de Rondchâtel (Jura bernois) a exercé son ministère à titre bénévole, dans une période de transition délicate pour la paroisse.

Son engagement s’achève à la fin du mois de juin. «Je partirai avec le sentiment du devoir accompli», confie-t-il sobrement.

Cultes bilingues
Dans le paysage protestant allemand, fortement structuré par les appartenances confessionnelles, la communauté francophone fait figure d’exception. «En Allemagne, il faut choisir entre luthérien et réformé. Ici, il y a une grande liberté», souligne Daniel de Roche. Cette souplesse se traduit dans la vie paroissiale: cultes bilingues, échanges participatifs, discussions théologiques approfondies. «J’ai été frappé par le niveau des discussions. Les fidèles sont curieux et très bien formés.» Mais ce qui distingue surtout cette Église, c’est sa capacité à accueillir des trajectoires fragmentées. À Berlin, marquée par le mouvement et les recompositions permanentes, la paroisse joue un rôle discret, mais essentiel. «Cette capacité à faire dialoguer des cultures et des parcours très différents autour d’un même texte m’a profondément marqué», ajoute le pasteur. «On n’est pas dans une foi figée, mais dans quelque chose de vivant, qui se cherche, qui se confronte au réel.»

Accueil et responsabilité
L’Église ne se limite pas à la sphère spirituelle. Située à proximité des institutions fédérales, elle s’inscrit dans les débats de son temps. Questions migratoires, tensions politiques, conflits internationaux: autant de sujets qui traversent les échanges. «Dans un contexte marqué par la guerre, la question de la paix, del’accueil et de la responsabilité revient constamment», relève Daniel de Roche. Un écho saisissant à l’histoire de cette paroisse,née de la persécution et de l’exil. 

Aujourd’hui forte de 600 membres environ, dont une centaine de francophones, la communauté n’échappe pas aux mutations qui touchent l’ensemble du protestantisme européen. Les effectifs diminuent, des rapprochements sont envisagés, notamment avec une autre paroisse réformée à Potsdam. «On est dans une dynamique comparable à celle de l’Europe de l’Ouest», constate le pasteur.