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Les églises plébiscitées… par les touristes

 
6 min de lecture
Paradox
Un public de plus en plus nombreux, international et dépourvu de repères religieux force les Églises et les responsables des sanctuaires européens à s’adapter, et révèle une soif inextinguible de transcendance.

Un million de visiteurs par an à la cathédrale de Lausanne en 2025 pour son année de festivités, 4,5 millions pour la Sagrada Familia de Barcelone, 11 à 14 millions à Notre-Dame de Paris, 55 000 personnes par jour (!) à Saint-Pierre de Rome… Alors que la sécularisation touche à son comble ou presque, les lieux de culte ne désemplissent pas… de touristes! Et difficile, voire impossible, de les séparer des pèlerins ou des croyants. «Cette distinction n’est aujourd’hui ni utile ni pertinente. Les observations montrent plutôt un continuum entre ces deux catégories et une performativité des comportements. On constate que quand des touristes voient des croyants effectuer le signe de croix ou embrasser une porte, ils reproduisent parfois ces gestes», souligne Anne-Catherine Jovanovic-Durville, agrégée et doctorante en géographie (Sorbonne Université).

Une déferlante qui s’explique en partie par l’hypertourisme (lire la page précédente), qui uniformise nos pratiques de voyage. Avoir vu la cathédrale Saint-Paul fait partie des indispensables pour dire «j’ai fait Londres», au même titre que
London Bridge ou le palais de Buckingham. Un phénomène encore amplifié par la patrimonialisation, en particulier l’attribution d’un label Unesco. En étant reconnus au niveau mondial, «le mont Saint-Michel ou la basilique Saint-Pierre deviennent non seulement incontournables, mais leur esthétique, leur histoire, l’art qu’ils préservent appartiennent à toutes et tous», précise Anne-Catherine Jovanovic-Durville.

Agitation permanente
Face à ces foules, le premier enjeu pour ces lieux devient la gestion des flux et la sécurité. Portiques, files d’attente, réservations, quotas pour éviter que des fresques centenaires ne s’effacent sous le souffle des milliers de visiteurs… Autant de précautions qui ont pour but de «fluidifier» la visite et de permettre de circuler à son aise. Mais qui n’empêchent pas l’impression désagréable de tourbillonner dans un flot continu de visiteurs s’échouant d’un chef-d’oeuvre à l’autre.

Une agitation permanente, des téléphones brandis dans tous les sens, des «silennnncio please!» lancés toutes les cinq minutes par de placides gardiens… Bien difficile de méditer, de laisser libre cours à sa vie intérieure, ou d’atteindre une quelconque élévation de l’âme…

Car il n’y a pas que les trésors artistiques qui attirent les masses dans les lieux religieux. L’augmentation du tourisme spirituel s’observe ailleurs, entre autres dans les sanctuaires (Lourdes) ou sur les chemins de pèlerinage (Compostelle), et concerne le sacré en général.
Pour Marie-Hélène Chevrier, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris, la sécularisation explique paradoxalement cet engouement. «Le philosophe canadien Charles Taylor, dans L’Age séculier (Seuil, 2011), montre que le poids des grands collectifs (syndicats, Églises, etc.) diminue. On a moins besoin des autres; on s’éloigne des institutions religieuses, la foi se privatise, les connaissances religieuses se réduisent…

Mais l’attrait pour la transcendance demeure et les lieux que les générations précédentes ont considérés comme sacrés sont toujours reconnus comme tels. On y reste attachés.» Moins la pratique religieuse est répandue, plus les espaces reconnus comme tels se chargent de sens, de symbolique… et fascinent! Cela, sans que l’on identifie toujours très bien ce qui s’y joue pour nous. «Le simple fait qu’un bâtiment soit ancien, devienne un objet patrimonialisé,constitue pour certains visiteurs une forme de consécration. Le lieu devient inviolable, mythifié… Le sacré s’est en quelque sorte dilaté, car son sens déborde du seul fait religieux», analyse
Marie-Hélène Chevrier.

Regarder les croyants
Les lieux de culte pourraient étouffer sous ces couches de symboliques et se figer sous le poids de la muséification, l’avalanche de normes qui en découle. Il n’en est rien, estime la chercheuse. «Ces espaces sont amenés à changer parce que la pratique de la foi évolue. Luc Noppen, chercheur canadien, montre d’ailleurs avec Lucie Morisset (2005) que l’église est probablement le seul monument qui ait retrouvé sa fonction d’origine par-delà la patrimonialisation.»

Et la pratique religieuse constitue même un atout pour les visiteurs. «Il y a une valeur ajoutée au fait de voir les gens prier, à assister aux offices. Le fait religieux, pour certains touristes, est assimilé à une pratique magique, mystérieuse et suscite la curiosité. À l’époque du tourisme expérientiel, on veut approcher cette réalité», poursuit Marie- Hélène Chevrier. «Je confirme! Durant nos cultes du samedi soir, des visiteurs se postent derrière régulièrement et assistent à la célébration, à tel point que notre sacristain leur propose de les inclure à la sainte cène…, ce qu’ils refusent le plus souvent», observe Jean-François Ramelet, pasteur à l’église Saint-
François (Sainf ) de Lausanne, pas dérangé par ces situations.

Quelles pistes pour une cohabitation harmonieuse des curieux du monde entier et des communautés locales? Une utilisation «hybride» des lieux, entre cultuel et culturel, pour créer des ponts entre les différents utilisateurs, estime Jean-François Ramelet sur la base de l’expérience de l’EspritSainf. Une médiation culturelle nourrie et de haut vol «car une Église, c’est de la théologie faite pierre. Elle porte un message sur l’homme et sur Dieu», estime Florian Schubert, théologien protestant chargé de la collégiale de Neuchâtel, qui constate que le public est très preneur de ce savoir. Enfin, pour rediriger des flux de visiteurs trop nombreux, Marie-Hélène Chevrier pointe l’intérêt de la fict ion. «L’Église de Saint-Sulpice a bénéficié de l’effet Da Vinci Code, le Sacré-Coeur d’Amélie Poulain…» Si les Églises romandes ne sont pas encore submergées, les voilà parées pour l’avenir.

Pour aller plus loin
Retrouvez notre entretien avec l’anthropologue Katia Boissevain sur le tourisme religieux dans le monde arabe sur re.fo/boissevain. Dans cet article intitulé «La foi ou le devoir religieux peuvent être confrontés à la géopolitique», la chercheuse au CNRS explique que les mutations du tourisme religieux concernent aussi le monde arabe, frappé par l’intensification des voyages, des transformations du sacré et les conflits récents.

A lire: Tourisme religieux, La Découverte, Mondes arabes, cahiers 6, 2024/2, 214 p.

Faire payer?
L’affluence touristique engendre des coûts (de restauration en raison du nombre de visiteurs, de sécurité…), sans compter le maintien en état des bâtiments. Faut-il faire payer l’entrée des édifices religieux? Les points de vue théologiques diffèrent. «Côté catholique, cela ne ferait pas sens puisque l’on estime que la présence divine est réelle dans un lieu de culte, or on ne peut pas privatiser l’accès à Dieu», explique Marie- Hélène Chevrier.

Chez les protestants, ce sont plutôt des enjeux de justice qui sont avancés. «Dans une société où tout le monde participe aux biens publics, il est normal que l’entrée dans un lieu de culte soit gratuite; si ce n’est plus le cas, le choix du payant est compréhensible…
Car souvent l’entretien du bâtiment se chiffre en millions.

Mais une entrée reste assimilable à une taxe, et donc injuste, car elle pèse plus lourdement sur une famille nombreuse que sur un milliardaire…» détaille Florian Schubert. En fonction du rapport local Église-État, du régime de propriété des lieux de culte, de leur financement, la gratuité peut varier. En Italie, certains diocèses font payer l’entrée de monuments mondialisés (cathédrale de Florence, basilique San Vitale de Ravenne). Mais les célébrations restent souvent gratuites… et prises d’assaut par les touristes! Et pour les croyants, il faut libérer les lieux dès la messe achevée.

Autre solution fréquente, le «morcellements» des monuments: certaines parties (crypte, tour-clocher, sacristie…) sont payantes, alors que l’accès au choeur reste gratuit, ce qui contribue ainsi à «découper» le lieu de culte, à décréter ce qui relève du culturel ou du cultuel. À mi-chemin entre la gratuité et le toutpayant, l’incitation aux dons reste une formule intéressante: selon de nombreux observateurs, faire appel à la générosité des visiteurs est souvent… payant!