
Comment la peinture répare les silences de l’Histoire
L’exposition «Kerry James Marshall: The Histories» offre pour la première fois en Suisse une rétrospective consacrée à l’un des peintres majeurs de notre temps. Né en 1955 à Birmingham, en Alabama, et installé à Chicago, l’artiste américain s’est imposé depuis les années 1980 comme une figure centrale de la peinture contemporaine.
Ses toiles monumentales – certaines atteignent sept mètres – interrogent la visibilité des personnes noires dans l’histoire de l’art et, plus largement, dans l’Histoire tout court. Dès l’entrée, le visiteur est confronté à une expérience troublante.Trois figures d’hommes apparaissent presque invisibles, peintes en noir surfond noir. Seuls les yeux et les dents surgissent de l’obscurité. Ce dispositif saisissant évoque immédiatement une question centrale du travail du peintre: comment représenter un peuple que l’Histoire a longtemps relégué dans l’ombre? Car l’artiste travaille précisément sur ce paradoxe. Sur des fonds rouge, bleu ou jaune éclatant, la peau sombre disparaît presque. Ailleurs, elle surgit avec force, entourée d’un halo de couleurs vives. Entre effacement et affirmation, Kerry James Marshallmet en scène le conflit identitaire hérité de l’histoire américaine.
Mémoire de l’esclavage
Cette histoire traverse toute l’exposition. Dans certaines oeuvres, des bateaux glissent sur l’Atlantique bleu profond. Ils rappellent la traite négrière, ce passage brutal entre l’Afrique et l’Amériquequi constitue l’un des traumatismes fondateurs de la diaspora afro-américaine. Sur ces embarcations précaires, des silhouettes apparaissent, disparaissent, réapparaissent. Parfois, un crâne surgit au bas de la toile. La mémoire de l’esclavage affleure ainsi à chaque vague. Mais l’artiste ne se contente pas de rappeler la tragédie. Il montre aussi la vie quotidienne, les salons de coiffure où les corps noirs se réapproprient leur image. Dans une scène lumineuse, des hommes se font coiffer avec soin, vêtus avec élégance. Le geste peut sembler banal. Il renvoie pourtant à une histoire plus ancienne: celle des esclaves auxquels on refusait jusqu’à la possibilité de prendre soin d’eux-mêmes.
Droits civiques
La mémoire des luttes pour les droits civiques est également omniprésente. Sur une toile dorée apparaissent les visages de Martin Luther King Jr, de John F. Kennedy et de Robert F. Kennedy, tous trois assassinés dans les années 1960. Au centre de la scène, une femme noire entourée de fleurs semble leur rendre hommage. Les figures des disparus semblent suspendues dans le ciel, tandis que la vie continue au premier plan. La mémoire est ici paradoxale: douloureuse, mais magnifiée par l’or qui illumine la toile. Une question demeure: que reste-t-il de la mémoire quand l’histoire d’un peuple commence par l’arrachement? Chez l’artiste, chaque tableau agit comme un acte de réparation symbolique. Les visages oubliés, les histoires effacées retrouvent une place au centre de la peinture.
Héritage spirituel
C’est précisément cette lumière dorée qui ouvre une autre lecture de l’oeuvre. Car chez Marshall, la spiritualité n’est pas un ornement: elle est une structure. Descroix, des symboles religieux traversent plusieurs toiles, chargés d’une mémoire autant que d’une espérance. Non pas par conviction personnelle, mais parce que ces emblèmes portent, dit-il, une «mythologie» autour de laquelle une grande partie de la culture afro-américaine s’est organisée: la réclamation d’un héritage spirituel arraché.
L’exposition
«Kerry James Marshall: The Histories», Kunsthaus Zürich, jusqu’au16 août. www.kunsthaus.ch/fr.



