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Etienne Grésillon Géographe, maître de conférences à l’Université Paris Cité

«Un besoin de communier et de retrouver la relation à l’Autre»

 
3 min de lecture
Interview
Le chercheur Etienne Grésillon réfléchit à la place du sacré dans les territoires contemporains et constate un engouement pour cette dimension.

Vous avez participé à l’exposition et au livre Lieux sacrés à Paris. Quels sont les lieux sacrés aujourd’hui dans nos sociétés?
ÉTIENNE GRÉSILLON: Il s’agit soit d’un endroit de communion avec une ou des figures de l’au-delà, ou encore avec la nature, avec des concitoyens, ou bien avec la mort. Nous avons réfléchi à la manière d’exprimer ce sacré, souvent lié à des émotions (peur, admiration, symbiose) et à un besoin d’expérience, de retrouver la communion, la relation à l’Autre. Nous avons effectivement recensé une série de ces lieux sur Paris, et en particulier d’espaces naturels et jardins (cimetières, chapelles, jardins d’hôpitaux…). Et si l’on inclut aussi bien les lieux religieux que des espaces qui excèdent ce seul cadre, on observe une hausse de la fréquentation.

Quelle explication voyez-vous à cette hausse et à cette recherche de sacré dans la nature?
Cela renvoie à une eschatologie de la fin du monde, aux crises écologiques et géopolitiques, à un besoin de se rassurer, de contempler quelque chose qui dépasse la temporalité humaine. D’autres lieux connaissent aussi ces fréquentations record (parcs naturels, forêts…). La nature devient un espace surinvesti, porteur d’une forme d’utopie visant à réconcilier la société avec son avenir. Elle constitue également un lieu de bien-être permettant de soigner le corps et l’esprit.

Est-ce à ce point nouveau? Ce tournant est-il dû à la pandémie?
Avoir un jardin ou un espace de nature est soudain devenu essentiel. La pandémie a donc joué, mais il est intéressant de constater que la perception d’une nature où l’on se sent bien varie aussi avec la conception que l’on peut avoir de la forte biodiversité qui y est liée. Pour certains ouvriers, le potager constitue l’espace où la faune et la flore sont perçues comme les plus présentes. Chez les bourgeois, cette richesse du vivant est davantage associée à la forêt, considérée comme un espace naturel noble. On observe ainsi une corrélation entre la diversité d’espèces perçue dans un lieu, le bien-être ressenti par ceux qui le fréquentent et leur relation au vivant. Le sacré, c’est aussi des relations qui se tissent avec les autres formes de vie!

Vous dites que l’on parle de «vivant», désormais, et non plus de «nature»…
Oui, dans cette relation croissante aux jardins ou espaces naturels, il y a l’idée de se relier avec la vie, au vivant. Cela renvoie aux traditions du Livre, au christianisme. Etablir une relation avec le végétal, c’est aussi s’inscrire dans une temporalité lente: une manière de se rapprocher d’une forme d’immuabilité, également recherchée dans le patrimoine. La quête du passé et de sa propre histoire renvoie à la fois à l’origine dont on est issu et au futur dans lequel on se projette. Se relier à la nature d’où l’on vient, c’est prendre conscience de sa propre naissance et de sa propre mort.

L’attirance pour ce «sacré local et naturel» est-elle plus grande que celle pour les lieux religieux?
En matière de fréquentation, j’observe à Paris un intérêt bien plus fort pour les jardins et les espaces verts que pour les lieux religieux, ces derniers attirant davantage un tourisme international, variable selon la forme de sacré propre à chaque lieu. Par exemple, la chapelle Notre-Dame-de-la-Médaille-Miraculeuse attire en particulier un public africain ou des Caraïbes marqué par l’animisme.

D’autres lieux, comme le mont Saint- Michel, mêlent sacré naturel et religieux…
C’est un espace à la fois patrimonial, qui rassemble 3 millions de visiteurs par an, mais qui est aussi lié à la mer. Nous avions réfléchi avec le géographe Bertrand Sajaloli aux différents types de sacré renvoyés par les espaces naturels. La mer évoque le danger, la frayeur, la noyade et la perdition. La montagne ou les lacs renvoient à d’autres imaginaires et à d’autres rapports à l’au-delà. La montagne, en particulier, cet espace vers lequel on s’élève pour se rapprocher du divin, évoque la relation à la transcendance présente dans de nombreuses religions: judaïsme, islam, christianisme… À ce titre, elle se prête particulièrement bien au syncrétisme.

Pour aller plus loin 
Le Sacre de la nature, Etienne Grésillon (dir.), Bertrand Sajaloli, Sorbonne Université Presses. Une épistémologie des différentes formes de sacré. 
Lieux sacrés. Bâtir. Célébrer. Coexister, catalogue de l’exposition. Commissariat scientifique: Mathieu Lours, historien de l’architecture, Editions du Pavillon de l’Arsenal, 2025. Une exploration de sacralités vivantes qui se manifestent.