
L’islamophobie en forte hausse en 2026
Cette forte hausse peut s’expliquer en partie par le fait que la permanence de la Fondation DIAC est de mieux en mieux connue des communautés musulmanes. Elle est l’un des 23 centres suisses de conseil pour les victimes de racisme qui constituent le réseau créé en 2005 par la Commission fédérale contre le racisme et l’ONG humanrights.ch.
Mais ce n’est pas la seule raison. « En fait, tous les centres du réseau des centres d'écoute constatent une augmentation des cas d'islamophobie », affirme Meriam Mastour, juriste et directrice de la Permanence et Observatoire Diac. En cause : une exacerbation de l’intolérance envers les musulmans au sein de la population, avec une augmentation des violences de toutes sortes.
Qu’est-ce que l’islamophobie ?
D’après la Commission fédérale contre le racisme, il faut distinguer l’hostilité à l’égard des musulmans, qui désigne une attitude et des préconceptions négatives contre les individus, et l’islamophobie, qui se réfère à un rejet global de l’islam. Cependant, tout le monde ne fait pas cette différence, et les deux termes sont utilisés alternativement pour désigner les mêmes discriminations.
« L’islamophobie est le mot le plus utilisé dans la recherche et au niveau international : c’est le terme consacré », explique Meriam Mastour. « Le racisme antimusulman est une expression qui a été adoptée au niveau suisse depuis deux ou trois ans. Elle permet d’ancrer ce type de discriminations comme une forme de racisme, ce qui représente une avancée. »
Signalements en forte hausse
Avec 170 nouveaux signalements depuis janvier, le Centre de conseil de la Fondation Diac a enregistré deux fois plus de cas que durant toute l’année 2025. La majorité des personnes visées se situent dans la tranche d’âge des 25-65 ans (58,1 %). En comparaison, les 17-25 ans représentent 20,3 % des situations et les moins de 17 ans seulement 10,8 %. « Les discriminations sont donc principalement rapportées par des personnes en âge de travailler », souligne Meriam Mastour.
Premier exemple. Une future employée voit son contrat annulé par les ressources humaines en raison d’un changement de pratique concernant le port du foulard, malgré l’accord préalable de l’employeur. Par crainte de représailles et en raison de l’épuisement généré par la situation, elle renonce finalement à toute démarche.
Second exemple. Une professionnelle employée dans un hôpital universitaire est licenciée après deux mois, dans un contexte de mobbing et de propos discriminatoires liés à son foulard. Elle engage une procédure devant les prud’hommes. À l’issue d’une conciliation décourageante, elle renonce à poursuivre la procédure, épuisée par le coût psychologique et financier de la démarche. Elle retrouve ensuite un emploi dans le secteur privé, mais demeure marquée par cette affaire.
Tendance générale
Il est probable que les cas signalés ne soient que la pointe de l’iceberg. « Presque toujours, quand je parle avec une autre personne musulmane, je me rends compte qu’elle a vécu des discriminations, mais quand je lui demande si elle les a signalées, elle me répond que non », déclare Meriam Mastour. « En fait, le racisme antimusulman est tellement ancré dans le quotidien des gens, tellement normalisé, que parfois ils ne réagissent même plus. » En outre, les musulmans auraient le sentiment que le racisme qui les vise est institutionnalisé, ce qui les dissuaderait de dénoncer des situations. En clair, ils partent perdants.
Selon la première étude complète sur le racisme antimusulman en Suisse, datée de 2025, un peu plus d’un tiers de la population suisse nourrit de fortes réserves vis-à-vis de la communauté musulmane. Toutes cibles de racisme confondues, c’est vis-à-vis des musulmans que les sentiments et stéréotypes négatifs recueillent la plus grande adhésion populaire. La peur est également très présente : environ 46 % des Suisses pensent que l’islam représente une menace pour la sécurité dans le pays.
Même situation à l’étranger
De toutes les formes d’ostracisme, l’hostilité envers les musulmans et l’islam est celle qui enregistre la plus forte progression en Suisse (23 % en 2025, contre 17 % en 2024). Le constat est identique en France, où 326 actes antimusulmans ont été recensés en 2025, soit une hausse de 88 % par rapport à 2024.
« Nous sommes confrontés à une montée de l’intolérance et de la haine antimusulmanes », avait déploré le 16 mars dernier le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), António Guterres, lors d’une réunion à l’Assemblée générale sur la question. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, avait évoqué de son côté une vague croissante d’islamophobie : « Partout dans le monde, les actes de harcèlement, de discrimination et de violence visant les musulmans ont augmenté. »
Que dit la loi ?
En Suisse, le racisme antimusulman peut, dans certains cas, constituer un délit et tomber sous le coup de l’art. 261 bis du Code pénal et/ou d’autres dispositions légales. L’inscription de cette norme pénale approuvée en votation populaire en 1994 et entrée en vigueur en 1995 a permis à la Suisse de ratifier la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.
En vertu de l’article 261 bis du Code pénal, les actes racistes et antisémites commis publiquement en Suisse sont punissables d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire. Comme exemples, citons les insultes, les appels à la haine ou à la discrimination sur Internet, ainsi que les thèses racistes prononcées par oral ou par écrit.
Un peu d’histoire
Depuis 1970, la population musulmane en Suisse est passée de 16’000 à 450'000 personnes. Cette forte aug¬mentation s’est faite en plusieurs étapes. Tout d’abord, à partir des années 1960, la Suisse a fait appel à de la main-d’œuvre saisonnière issue de l’ex-Yougoslavie et de la Turquie, dont une partie était de confession musulmane. Dans la population comme dans les médias, ces personnes étaient qualifiées de Turcs, de Yougoslaves, ou tout simplement de travailleurs immigrés.
Un deuxième mouvement migratoire a eu lieu dès 1975, lorsque la Suisse a modifié sa législation sur les travailleurs étrangers en adoptant le regroupement familial. La présence musulmane, jusque-là temporaire, est devenue permanente. L’asile a également contribué à augmenter le nombre de musulmans en Suisse. Détail intéressant : depuis les attentats du 11 septembre 2001, on ne parle pratiquement plus de Yougoslaves ni de Turcs, mais de « musulmans ».



