
Une théologienne suisse parmi des pèlerins musulmans
Le pèlerinage de l'Arba'in se termine par une cérémonie de deuil dans la ville de Karbala, située au centre de l'Irak. À cette occasion, les participants masculins se frappent la poitrine pour exprimer leur chagrin suite à la mort de l'imam Husain ibn Ali, survenue il y a environ 1 400 ans.
Le point de départ est la ville de Najaf, située au cœur de l'Irak, au sud de la capitale Bagdad et à proximité de l'Euphrate. Elle est considérée comme l'une des sept villes saintes de l'islam chiite. C’est de là que partent les 20 millions de pèlerins pour rejoindre le mausolée de l'imam Husain ibn Ali, également appelé « roi des martyrs » (voir encadré).
Des nuits chaudes
Pour atteindre cet objectif, les pèlerins parcourent 85 kilomètres à pied dans le désert, où les températures diurnes oscillent actuellement entre 50 et 60 degrés Celsius. La nuit, celles-ci ne descendent pas en dessous de 35 degrés.
Cette année, la théologienne réformée Christine Schliesser, professeure titulaire de théologie systématique à l’université de Zurich, a été invitée à participer. Elle est chargée du travail théologique de fond au sein des Églises réformées de Berne-Jura-Soleure (Refbejuso).
Sur invitation
Christine Schliesser s’est donc rendue en Irak sur invitation du Centre Kerbala d'études et de recherche du mausolée de Husain. Juste avant le départ, le voyage était incertain : les combats entre l'Iran et les États-Unis s'étaient à nouveau intensifiés. Ce risque n’avait pas été évoqué lorsque Christine Schliesser a reçu l’invitation, en février.
Certes, le DFAE déconseille les voyages en Irak depuis 2014, mais pour elle, il était tout à fait clair qu’elle se rendrait à Karbala. Selon la théologienne, c’est une « occasion unique et un honneur » de pouvoir se rendre à l’Arba’in.
La réconciliation et la paix
L’un des axes de recherche de la professeure titulaire porte sur la réconciliation et la paix. Dans un entretien accordé à ref.ch, Christine Schliesser s’interroge : « La guerre et la violence sont depuis longtemps très présentes dans cette région. Quel rôle joue de ce point de vue un événement religieux comme le pèlerinage de l’Arba’in, qui suscite un fort sentiment de communauté parmi les participants, dont certains proviennent de pays ennemis ? »
En ce qui la concerne, elle se réjouit des rencontres qu’elle fera dans le cadre de ce pèlerinage. Et, en tant que théologienne réformée, elle espère en tirer des enseignements pour l’Église de son pays. Un tel pèlerinage fournit l’occasion de réfléchir à la façon dont se manifeste la piété des fidèles pour qu’ils soient prêts à endurer les épreuves liées à leur périple.
Engagement interreligieux
Les festivités à Karbala atteindront leur apogée cette semaine. Christine Schliesser et les autres membres du petit groupe international de visiteurs rejoindront le flot des fidèles à Karbala pour assister aux cérémonies au mausolée de l'imam Husain, après avoir parcouru avec eux certaines portions du chemin.
Pourquoi inviter une théologienne réformée ? Selon l’intéressée, les autorités irakiennes l’ont remarquée grâce à son engagement interreligieux, notamment via sa collection de livres Religion Matters. « Les ouvrages de cette collection sont publiés en open source et sont très bien accueillis dans les pays du Sud », précise-t-elle. Par ailleurs, en tant que cofondatrice de l’organisme de conseil Lead Integrity, elle entretient des contacts internationaux avec des représentantes de différentes religions.
Une dimension politique
En invitant des pèlerins d’autres pays et d’autres confessions, les organisateurs chercheraient à attirer l’attention sur ce pèlerinage, estime Christine Schliesser. En effet, l’Arba’in reste dans l’ombre du Hadj, le pèlerinage à La Mecque, et ceci bien que le nombre de participants soit nettement plus élevé en Irak.
Mais le pèlerinage de Nadjaf à Karbala revêt également une dimension politique. Un groupe de recherche de l'Université de Téhéran a étudié dans quelle mesure l'Arba’in constitue un « soft power » en faveur de l'Iran. C’est tout à fait le cas et de façon importante, selon les conclusions de cette étude. En effet, les contacts personnels entre les pèlerins contribueraient à faire tomber certains préjugés envers l’Iran et le soutien financier apporté par le pays à l'Arba’in serait perçu de manière positive.
Un lieu symbolique
D’après Christine Schliesser, le gouvernement iranien poursuit certains intérêts particuliers à travers ce pèlerinage. Les sanctuaires de Najaf et de Karbala ont été détruits en 1991, lorsque le dirigeant irakien Saddam Hussein a réprimé avec violence les soulèvements chiites dans ces deux villes. « Ils ont été reconstruits grâce à des fonds iraniens et sous la direction de l’Iran, et le mausolée de Karbala a même été agrandi pour atteindre une superficie quatorze fois supérieure à l’originale », explique-t-elle. Le site peut désormais accueillir 200 000 personnes.
La ville de Karbala est un lieu symbolique important pour le gouvernement iranien. Lorsque l’ayatollah Khamenei, décédé en juin, a été inhumé, sa dépouille a d’abord été transportée à Karbala, avant de transiter par plusieurs villes iraniennes. À l'aube de la révolution iranienne dans les années 1970, les chefs religieux ont réinterprété la symbolique de Kerbala et de l'imam Hossein : sa mort en martyr dans un combat juste contre une force supérieure est depuis considérée comme l'idéal de tout homme chiite.
« La politique de la mémoire est une politique de pouvoir », déclare la chercheuse spécialisée dans la réconciliation. L'Iran aurait donc manifestement intérêt à étendre son influence en Irak. « C'est aussi pour cette raison que le gouvernement soutient financièrement le pèlerinage en Irak », ajoute-t-elle.
L'imam Husain ibn Ali, « roi des martyrs »
Al-Husain ibn Ali, troisième imam des chiites, a vécu de l’an 626 à l’an 680 après Jésus-Christ. C'est sa mort lors de la bataille de Karbala qui a fait sa renommée. De là vient son surnom de « roi des martyrs ». La bataille a fait suite au refus de Husain ibn Ali de prêter serment d’allégeance au tout nouveau calife Yazid. Ce dernier souhaitait légitimer son pouvoir grâce au soutien de cet imam très respecté. L'imam Husain aurait préféré, avec ses partisans, affronter l'armée surpuissante du calife plutôt que de prêter serment contre sa conscience.
Pendant longtemps, l'imam a été vénéré pour sa fermeté. Mais dans le sillage de la révolution islamique en Iran, en 1973, les chefs religieux ont réinterprété le martyre d'Husain. C’est le « paradigme de Karbala ». Selon Olmo Goelz, du Séminaire d'études orientales de l'Université de Fribourg-en-Brisgau, l'imam Husain est soudainement devenu le modèle du combattant qui, pour une cause juste, affronte un adversaire surpuissant et accepte volontiers la mort. Dès lors, pour un chiite, aspirer à devenir un martyr est devenu un signe de virilité.



