Réformés en Russie: un défi aussi religieux que politique

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Les protestants ne représentent qu'1% de la population russe... ce qui représente néanmoins 1,4 million d'individus.
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Réformés en Russie: un défi aussi religieux que politique

Celia Evenson, Moscou
19 septembre 2019
À l’occasion des élections locales et régionales russes du 9 septembre, notre correspondante à Moscou nous renseigne sur la position des réformés dans ce pays majoritairement orthodoxe, et où toute religion a longtemps été interdite.

«Nous avons des paroissiens qui se sont portés candidats aux élections, certains ont été recalés (par la commission électorale, ndlr.), d’autres ont pu se présenter. Personne n’a été élu.» Tel est le bilan des récentes élections locales en Russie pour le pasteur Andrey Yurtaev de l’Église de la Sainte-Trinité a Moscou, qui appartient à l’Église évangélique luthérienne d’Ingrie.

En son sein, les opinions politiques sont diverses: «Certains sont pour Navalny, d’autres ne l’aiment pas…», relate-t-il, faisant référence à l’opposant Alexei Navalny. Ce dernier avait appelé à manifester contre les décisions de la commission électorale rejetant certaines candidatures en invoquant des irrégularités dans le recueil des signatures de soutien, indispensables pour pouvoir se présenter devant les électeurs. Ces manifestations, et le grand nombre d’arrestations de participants qui les ont accompagnées, ont attiré l’attention des médias occidentaux sur le scrutin.

Le 9 septembre, toutes sortes d’élections locales et régionales ont eu lieu en Russie. Toutefois, les protestants locaux en relativisent la portée. William Yoder, un journaliste américain basé à Kaliningrad et spécialisé dans les questions religieuses, souligne le taux de participation relativement faible. Il serait de 42% selon les données provisoires du comité électoral central qui supervise les élections, en hausse cependant par rapport à l’an dernier.

Refus d’être politisées

Les Églises luthériennes évitent d’être politisées. À la paroisse de la Sainte-Trinité, les pasteurs ont encouragé les paroissiens à aller voter, se souvient Andrey Yurtaev. Toutefois, ils n’ont pas donné de consigne de vote. «Notre Église ne met ses espoirs dans aucun candidat, car "Mieux vaut se réfugier en l'Éternel que de se confier en l'homme"(Ps. 118)» explique de son côté Elena Bondarenko, pasteure de la cathédrale Pierre-et-Paul de Moscou – principal lieu de culte luthérien de la capitale, dans le giron de l’Église évangélique luthérienne de Russie (ELCROS).

«Je ne peux pas parler pour toutes les Églises protestantes – elles sont très différentes les unes des autres – mais l’Église luthérienne n’attend pas de changements particuliers de la part des autorités, étant donné qu’elle n’estime pas appropriées les attentes politiques déconnectées de réelles connaissances en politique, compétences que l’Église n’a pas. De plus, l’Église ne s’occupe ni des courants ni des luttes politiques», rajoute Elena Bondarenko, également doyenne du doyenné de la Russie centrale (responsable de cette circonscription ecclésiastique, ndlr.) de l’ELCROS.

Les Églises protestantes de Russie ont d'ailleurs tout intérêt à ne pas se mêler de politique, dans ce pays où autorités et communautés religieuses tâtonnent pour trouver un équilibre après l’époque soviétique où les religions étaient tout simplement réprimées. Le cadre législatif évolue, et les différents textes ne sont pas toujours faciles à interpréter ni à concilier entre eux.

Législation confuse et contradictoire

Ainsi, d’après la constitution de 1993, la Fédération de Russie est un État laïc sans religion d’État. Le texte consacre la liberté religieuse, y compris celle de disséminer ses idées religieuses. Toutefois, la loi de 1997 sur la liberté de conscience reconnaît «le rôle particulier de l’orthodoxie dans l’histoire de la Russie, dans l’apparition et le développement de sa spiritualité et de sa culture». Par ailleurs, le législateur respecte «le christianisme, l’islam, le bouddhisme, le judaïsme et les autres religions faisant partie inaliénable du patrimoine historique des peuples de Russie».

C’est de ce deuxième texte qu’est tirée la notion de «confession traditionnelle» ou «historique».  «Les confessions traditionnelles sont énumérées, mais pas les critères pour en faire partie», remarque William Yoder. Les protestants de Russie se trouvent donc dans une situation floue. Sont-ils la cinquième confession historique ou bien l’orthodoxie représente-t-elle à elle seule le christianisme autochtone? Et qui peut prétendre être un protestant historique?

Lors des célébrations des 500 ans de la Réforme en 2017, le président Poutine a envoyé un message de félicitations aux protestants de Russie dans lequel il soulignait qu’«au cours des siècles passés, les représentants du protestantisme, et avant tout des vénérables Églises évangéliques luthériennes, ont apporté une contribution importante et variée au développement de la Russie». Les luthériens, arrivés d’Allemagne ou de la Baltique dans l’Empire russe depuis la Réforme, ont pour eux l’ancienneté.

Se différencier des évangéliques

D’un autre côté, «l’on ne peut ignorer le rôle des pentecôtistes et des charismatiques, qui forment le gros des bataillons des protestants du pays», en tout 1% de la population (lire l’encadré), selon la plupart des sondages, «ou encore celui des évangéliques-baptistes», un mouvement implanté dans la population russe depuis le 19e siècle, souligne William Yoder. Et de fait, poursuit le journaliste, «il est arrivé au patriarche Kirill de l’Église orthodoxe russe de citer les baptistes comme fameuse cinquième confession».

Le terme «protestant» lui-même pose problème aux luthériens. «Protester contre quoi?», lance Andrey Yurtaev, «la Réforme est faite.» Pour Elena Bondarenko, «l’Église évangélique luthérienne, étant une Église de la Réforme, préfère ne pas se désigner comme une Église protestante, pour ne pas susciter d’associations avec les Églises néo-protestantes (pentecôtistes, baptistes etc.)».  Et de préciser: «En termes de mentalité, nous sommes plus proches de l’Église orthodoxe russe et surtout de l’Église catholique romaine avec qui nous collaborons étroitement.» Les luthériens considèrent en effet leur Église comme sacramentelle, contrairement aux Églises évangéliques.

Depuis 2016 la loi dite «Yarovaya», censée lutter contre le terrorisme, encadre plus étroitement les activités religieuses. Les missionnaires étrangers doivent opérer sous l’égide d’Églises russes enregistrées. L’activité «missionnaire» ne peut se faire que par des personnes accréditées par leurs communautés religieuses ou à l’intérieur des bâtiments d’Église. La littérature religieuse ne peut être diffusée qu’avec un tampon précisant l’Église enregistrée qui la distribue.

Les bâtiments, enjeu capital

«La loi Yarovaya en elle-même est due à la complexité de la situation religieuse en Russie, ses raisons sont parfaitement compréhensibles», estime Elena Bondarenko. «Cependant, pour que sa mise en œuvre soit un succès, il faut l’infrastructure correspondante, qui n’existe pas toujours (comme, par exemple, la possession de bâtiments d’Église par les confessions)». Elle rajoute: «Selon la loi, n’importe quel groupe de dix personnes peut devenir une Église. De cette manière, des groupes schismatiques apparaissent très souvent dans les rangs des confessions traditionnelles, et ces groupes font du tort aux gens.»

L’Église évangélique luthérienne d’Ingrie est le fruit d’un travail de restauration des luthériens à partir de l’Ingrie, région traditionnellement finnophone au nord de Saint- Pétersbourg. «L’Église luthérienne, comme les autres cultes, a été anéantie lors du stalinisme», explique le pasteur Andrey Yurtaev. Et de préciser: «Les finlandais ont été autorisés à revenir sur les terres qu’ils avaient perdu lors de la Seconde Gguerre mondiale pour rouvrir des chapelles.»

De son côté, ELCROS, implantée dans tout le pays jusqu’à Vladivostok, se rattache, elle, à l’Allemagne. Mais deux autres Églises se réclament aussi de Luther ainsi qu’une multitude de petits groupes, raconte William Yoder. Cet éparpillement gêne les luthériens pour récupérer leurs bâtiments d’Église pré-révolutionnaires (la Cathédrale Pierre-et-Paul de Moscou ne lui a été par exemple rendue qu’en octobre 2017, soit 80 ans après sa confiscation par les Soviétiques, ndlr).

 «Je ne peux pas dire que la loi me facilite la vie», reconnaît le pasteur Yurtaev. Celui-ci estime toutefois qu’il reste plus libre que ses confrères pasteurs des Églises d’État en Suède, par exemple, «qui eux n’ont plus la liberté d’être conservateurs...»

Zoom sur les protestants de Russie

Il y a 1% de protestants en Russie, toutes tendances confondues. Un faible pourcentage qui représente quand même 1,4 millions d’individus. Suivant la plupart des sondages, la majorité proviendraient des courants des évangéliques. L’Église évangélique luthérienne de Russie (ELCROS) revendique sur son site 25’000 paroissiens sur toute la Russie et cinq autres Républiques d’Eurasie. Autant dire que le luthéranisme dans son ensemble ne doit pas dépasser les 60’000 personnes sur une population de 144 millions d’habitants.

Selon ces mêmes études, 74% de la population serait orthodoxe, mais 41% rattachés à l’Église orthodoxe russe, et encore beaucoup moins fréquentent régulièrement les offices.

On ne trouve pratiquement pas de réformés calvinistes en Russie. La raison en est qu’il y avait très peu d’immigration venant de pays comme la Suisse ou l’Écosse sous le Tsar. Or les Églises réformées étaient toujours rattachées à une nationalité. Aujourd’hui, des évangéliques calvinistes américains essaient de répandre le calvinisme en Russie, mais il s’agit de petits nombres et les dénominations établies sont très circonspectes.