
L’évêque luthérienne du Groenland se mobilise contre Donald Trump
«Je ne pouvais plus me taire après les menaces répétées du président américain Donald Trump de s’emparer du Groenland par la force», se remémore l’évêque Paneeraq Siegstad Munk. Au mois de janvier, celle qui dirige l’Église luthérienne du Groenland, depuis six ans, a publié sur sa page facebook un message très remarqué: «C’est une question de droits humains, de dignité et de respect des traités internationaux. Nous sommes un petit peuple, mais nous ne sommes pas invisibles. Notre avenir ne doit pas être décidé sans nous. Notre langue, notre culture, nos ancêtres, nos enfants et notre avenir sont enracinés ici. Nous sommes des êtres humains, pas des biens. Le Groenland n’est pas une terre que l’on peut simplement acheter. C’est notre patrie et elle n’est pas à vendre.»
En quelques heures, la publication a suscité des milliers de réactions et déclenché une vague de solidarité internationale. «Nous avons reçu le soutien de plusieurs évêques américains, du Conseil œcuménique des Églises, du Vatican et même le pape m’a contactée.» Alors que la population de la plus grande île du monde avait commencé à craindre pour sa liberté, la responsable de l’Eglise du Groenland, âgée de 49 ans et mère de deux enfants, s’en est fait la porte-voix.
Les liens avec le Danemark
Au Groenland, plus de 90% de la population est affiliée à l’Eglise luthérienne de l’île qui dépend de l’Église du Danemark. Jusqu’en 1993, elle faisait partie du diocèse de Copenhague, aujourd’hui c’est un diocèse distinct, celui du Groenland. Territoire autonome depuis 1979, le Groenland fait partie du Royaume du Danemark.
En 2008, les Groenlandais se sont prononcés, lors d’un référendum, en faveur d’une autonomie élargie vis-à-vis du Danemark, également valable pour l’Église. Dès lors, elle est gérée et financée sur le plan administratif par le gouvernement de Nuuk, la capitale, mais demeure libre d’un point de vue théologique et organisationnel. «C’est ce qui fait la beauté de notre Église. Nous sommes un lieu ouvert à toutes et tous, indépendamment de la politique», souligne Paneeraq Siegstad Munk.
Cinquante fois la taille de la Suisse
Dans son bureau à l’évêché de Nuuk se trouve une carte du Groenland sur laquelle sont indiqués les lieux où l’Église est présente. «Nous sommes partout où vivent des gens», sourit l’évêque. «C’est notre force, mais aussi notre responsabilité.» Paneeraq Siegstad Munk a grandi dans un petit village situé bien au nord de Nuuk. Elle-même fille de pêcheurs, elle a été la première de sa famille à fréquenter le lycée, puis l'université. Aujourd’hui, Paneeraq Siegstad Munk est la troisième Inuite et la deuxième femme à occuper la fonction d’évêque.
Le Groenland est un pays immense. Il fait cinquante fois la taille de la Suisse, mais avec une population très modeste d’à peine 60’000 habitants. «Nous avons une église dans chaque village, aussi petit soit-il. Des ministres se rendent régulièrement dans tous nos lieux de culte. Ils forment également le personnel local, comme les prédicateurs laïcs et les catéchètes.»
Cette forte présence, ainsi que le fait que presque tous les habitants soient affiliés à l'Église luthérienne, s'expliquent par le fait que celle-ci a réussi à associer les formes traditionnelles inuites aux pratiques religieuses de l'Église luthérienne importées au Groenland.
Des traditions chamaniques
C'est ainsi, par exemple, que la danse du tambour groenlandaise, imprégnée de traditions chamaniques, a trouvé sa place dans les offices religieux. Les cultes sont donc des événements très vivants qui laissent notamment de la place aux enfants. Ces offices offrent également un espace où il est possible d'aborder des sujets difficiles au sein de la communauté.
«Pour moi, il est important que chaque paroisse ait ses propres coutumes et formes d’expression. C’est à partir de là que j’exerce ma supervision théologique, mais aussi que je leur donne des conseils pour aller plus loin», explique l’évêque aux multiples casquettes.
Une Bible en groenlandais pour les enfants
Avant de suivre une formation de théologienne et d’être élue à la tête de l’Église, Paneeraq Siegstad Munk était spécialiste en sciences de l’éducation et traductrice. «Lorsque je suis bloquée dans un port ou un aéroport à cause du mauvais temps lors de mes voyages, je profite de ces moments pour traduire des contenus théologiques destinés aux jeunes», explique-t-elle en montrant la Bible pour enfants récemment publiée pour la première fois en groenlandais qu’elle a elle-même adaptée. «J’espère que ces écrits donneront aux enfants la force d’affronter les épreuves de la vie.»
L'Église du Groenland joue un rôle essentiel en tant que passerelle entre l'ancrage local du peuple inuit et le développement international du territoire. «Au sein du Conseil œcuménique des Églises, nous collaborons avec d’autres communautés autochtones comme les Samis du nord de la Scandinavie. Le changement climatique et la géopolitique y sont également des thèmes importants», souligne Paneeraq Siegstad Munk dont la voix résonne désormais bien au-delà des frontières du Groenland.
Trouver l’équilibre entre le quotidien et les enjeux géopolitiques
Elle semble d'ailleurs réussir à trouver le juste équilibre entre les préoccupations quotidiennes des habitants et les enjeux de la politique mondiale: «Quand la pression devient trop forte, il m'arrive de me déconnecter d’Internet et de faire des gâteaux. Faire fondre du beurre et mélanger quelques œufs avec du lait, cela me détend et me permet de garder les pieds sur terre.»
Pour son peuple et son pays, l’évêque souhaite un avenir indépendant, dans une région pacifique, loin des conflits armés. «Il n’y a jamais eu de guerre ici et j’espère vivement qu’en tant qu’Église et communauté de croyants, nous pourrons contribuer à ce que cela reste ainsi.»



