Christiane Furrer: Le bonheur de transmettre une pensée extrêmement riche

Christiane Furrer / ©Jean-Bernard Sieber / ARC
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Christiane Furrer
©Jean-Bernard Sieber / ARC

Christiane Furrer: Le bonheur de transmettre une pensée extrêmement riche

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Parce que la langue et la culture grecques lui apportent un immense bonheur, Christiane Furrer a transmis ces savoirs avec passion durant trente ans.

«Combien de fois m’a-t-on dit dans ma vie: ‹Tu étudies des langues mortes!› Mais elles sont loin de l’être! Etudier un bout de manuscrit, c’est se mettre dans la peau du copiste, qui est humain: il fait des erreurs, des commentaires ou un petit dessin dans la marge. Rien de plus vivant que ces documents!» Christiane Furrer nous a donné rendez-vous dans l’une des «petites» salles de la Faculté de théologie et sciences des religions de l’Université de Lausanne. Une pièce un peu sombre avec de grands murs gris et un bout de fenêtre donnant sur l’autoroute…

C’est ici que la maître d’enseignement et de recherche a donné une bonne partie de ses cours visant à former les futurs théologiens et théologiennes au grec post-classique, langue dans laquelle a été écrit le Nouveau Testament. Mais cet espace un peu triste n’en rend que plus saisissant l’enthousiasme de la toute jeune retraitée quand on la fait parler de cette langue de coeur. Le regard pétille et les anecdotes fusent: «Je fais partie du Choeur symphonique de Vevey. On y chante régulièrement des ‹Kyrie eleison›, ‹Seigneur, prends pitié›. Il y a en grec un temps de conjugaison qui s’appelle l’aoriste, qui se traduit d’ordinaire par un passé simple, comme pour un événement ponctuel. Or, à l’impératif ou au subjonctif, cet aoriste prend une valeur autre que temporelle. Il devient factuel! ‹Kyrie eleison›, c’est donc un appel à prendre pitié non seulement de moi maintenant, mais aussi de tous celles et ceux qui m’ont précédé et qui me suivent. J’espère que mes camarades de chant le sentent, car c’est vraiment une prière extraordinaire.»

Culture classique

Rien pourtant ne prédisposait Christiane Furrer à se spécialiser dans les textes liturgiques, puisqu’elle avait étudié le grec classique. Celui de la philosophie d’Aristote, des mathématiques d’Euclide, des sciences d’Archimède ou d’Hippocrate. Cela, en suivant les conseils paternels: «Mon père était biologiste. Mais il m’a toujours dit: ‹Christiane, si tu as les capacités, fais du grec et du latin, étudie les langues anciennes!›» Elle hésite pourtant après le bac, et s’oriente vers la médecine, en pensant reprendre le laboratoire de son père. «Mais cela m’a confirmé que j’étais faite pour les lettres… Alors j’ai étudié le grec, le latin et le français médiéval», relate la chercheuse. Un luxe que de se lancer dans une langue ancienne? On le lui a dit même quand elle était au Vatican: «Pourquoi utiliser mes ressources pour éditer des textes, alors que je pourrais être utile à la Croix-Rouge? Je pense pouvoir être utile par exemple auprès d’un croyant mourant: en lui apportant un réconfort spirituel… Ce n’est pas du concret, je ne suis pas infirmière, mais je peux aider spirituellement.» Sa thèse était consacrée à des recueils de définitions. «Je pensais initialement travailler surtout sur Aristote et Platon, qui avaient fait une sorte de dictionnaire du vocabulaire philosophique. Je suis partie d’un manuscrit attribué à Platon, avec une collection de mots. J’ai également travaillé dans diverses bibliothèques européennes à la recherche de recueils de définitions. La collecte a finalement abouti à environ 2000 définitions, en touchant une vingtaine d’auteurs, dont des Pères de l’Eglise. Cela m’a familiarisée avec des textes chrétiens, et c’est ce qui m’a ouvert les portes de la Faculté de théologie.»

On ne coupe pas l’Histoire en morceaux

Pensée en évolution

D’ailleurs, travailler avec des définitions permet aussi de mettre en lumière l’évolution des termes: «La langue est sans cesse reprise et mise au goût du jour. C’est pourquoi il faut toujours situer le texte que l’on travaille dans son contexte. Je regrette que l’on fasse souvent l’impasse sur ce point. On affirme de très belles choses, mais qui ne sont pas forcément en phase avec l’époque à laquelle a été écrit un texte.»

En 1992, la chercheuse rejoint l’Association pour l’étude de la littérature apocryphe chrétienne (écrits sacrés qui n’ont pas été retenus pour faire partie de la Bible). «C’est passionnant! Cela permet de suivre l’évolution de la pensée et de la croyance. On ne coupe pas l’Histoire en morceaux: une culture sous-jacente permet à une nouvelle culture de se développer!» Et la littérature apocryphe est aussi le témoignage de questionnements universels, qui résonnent avec nos interrogations actuelles: «Tout croyant a eu des doutes… On en retrouve des similitudes passionnantes dans ces textes antiques: rendre ces instruments accessibles, c’est le comble du bonheur!»

Bio express

1956 Naissance à Vevey.
1982-1983 Recherches à l’Institut suisse de Rome. Etude de manuscrits de la Bibliothèque vaticane.
1987 Recherches à l’Université de Californie, à Irvine, où l’on développait une base de données informatique de manuscrits grec.
1989 «J’ai présenté ma thèse sur les collections de définitions profanes et sacrées. On m’a alors proposé ce poste d’enseignement de grec à la Faculté de théologie.»
1992 Membre de l’Association pour l’étude de la littérature apocryphe, pour le dossier grec.
Jusqu’en 2021 Enseignement du grec en Faculté de théologie. «J’ai toujours enseigné cette langue avec passion.»

Retraite active

Très active dans un groupe de travail visant à produire une édition critique des Actes de Pilate, Christiane Furrer travaille aussi à un projet plus personnel: la création d’un lexique grec construit sur les racines des mots. «Les étudiants ne mettent plus autant l’accent sur la mémorisation aujourd’hui. Apprendre un vocabulaire, c’est dépassé. Alors, ne me sentant pas vaincue, je me suis dit qu’il fallait étudier les racines des mots! Avec une racine, on fait 25 mots. On économise donc d’une certaine façon la quantité d’éléments à mémoriser. De plus, la racine donne le vrai sens du terme. Par exemple agapé, l’amour inconditionnel: la racine de ce mot fait référence au repas fraternel — en français on parle d’agape. Le vocabulaire en grec est passionnant, et souvent plus développé que ce qui nous reste en français ou en latin. Ces mots sont porteurs de sens profonds et si on y accorde un peu d’importance, ils nous comblent.»