Shafique Keshavjee désavoué par l’Arzillier

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Pour le comité de l'Arzillier, le livre de Shafique Keshavjee ne contribue pas à construire des ponts de convivialité.
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Shafique Keshavjee désavoué par l’Arzillier

21 mars 2019
Le comité de l’Arzillier, maison du dialogue interreligieux à Lausanne, se désolidarise publiquement des positions soutenues par Shafique Keshavjee dans son ouvrage «L’islam conquérant».

À la suite à la parution du livre polémique L’islam conquérant, signé par le théologien Shafique Keshavjee, le comité de l’Arzillier, maison du dialogue interreligieux à Lausanne, a publié un communiqué dans lequel il se désolidarise de la démarche de l’homme qui fut le cofondateur de l’association, il y a vingt ans.

À l’origine de cette prise de position, une phrase, qui apparaît dans la présentation de l’auteur au début de l’ouvrage: «Pasteur durant de nombreuses années dans l’Église réformée du canton de Vaud, il a été l’un des fondateurs de l’Arzillier, maison du dialogue à Lausanne.» Sans renier le rôle moteur joué par le membre fondateur dans la création et la vie de l’association, «il était important de montrer que le message et le contenu du livre ne sont pas identiques à la position de l’association de l’Arzillier», explique Timothée Reymond, président du comité de l’Arzillier et pasteur de l’Église réformée vaudoise (EERV).

Pour rappel, dans L’islam conquérant (Ed. IQRI), paru en début d’année, Shafique Keshavjee se replonge dans les textes fondateurs pour appuyer la thèse d’un islam porteur d’un projet politique de conquête, par la violence notamment. Depuis, le livre a fait couler de l’encre et les l’interviews de l’auteur ont été nombreuses. Il aura fallu deux mois au comité de l’Arzillier pour prendre publiquement position.

Des ponts fragiles

Le communiqué précise que «l’ouvrage ne contribue pas à la construction de ponts de convivialité», contrairement à la mission que se donne l’association depuis deux décennies. «Dans certaines situations, l’ouvrage peut même contribuer à renforcer la méfiance, déjà présente dans la société, par rapport aux communautés musulmanes. Même si ce n’est peut-être pas l’intention voulue par l’auteur», précise Timothée Reymond.

«Mettre en lumière les textes violents de nos traditions religieuses permet justement de construire des ponts de convivialité.»
Shafique Keshavjee

Interrogé sur le communiqué, Shafique Keshavjee affirme ne pas poursuivre cet objectif, bien au contraire: «Mettre en lumière les textes violents de nos traditions religieuses permet justement de construire des ponts de convivialité. On me reproche de créer des polémiques. Or, présenter ce qui est polémique dans les traditions musulmanes, mais aussi chrétiennes, c’est exposer sans haine ce qui nous précède, un héritage sur lequel nous n’avons aucune prise, pour pouvoir ensuite s’en distancer et mieux vivre ensemble.»

Pour le cofondateur de l’Arzillier, la publication d’un tel communiqué révèle l’orientation actuelle de l’association, qui n’est pas celle qu’il lui avait insufflée. «Je voulais une pluralité au sein du comité. Depuis plusieurs années, je demande qu’hindouistes, bouddhistes – qui ont souffert de l’islam conquérant – et musulmans libéraux soient représentés. Cette diversité aurait permis non seulement un dialogue interreligieux, mais aussi intra religieux. Il n’y a pas non plus de soufis ou de chiites. Il ne peut donc y avoir un dialogue intra musulman. Et c’est pareil du côté des chrétiens. À l’origine, les évangéliques et les orthodoxes étaient représentés. À l’heure actuelle, seuls un réformé et un catholique romain sont membres du comité. Et tous deux font partie d’Églises reconnues par l’État. Ceci est une distorsion de ce que j’ai voulu à sa création», expose Shafique Keshavjee.

Travailler la violence

Pour lui, le constat est clair: «Il y a une incapacité à travailler sur la question des éléments violents, les paroles de haine et de mépris envers l’autre présentes dans nos traditions religieuses. On tourne en boucle sur la question de la paix. Or, il faut se pencher et clarifier les références islamiques de tous ceux qui prônent la paix et ne pas se contenter d’un dialogue de surface.» Le comité de l’Arzillier refuse, lui, toute attitude suspicieuse. «Lorsqu’on aborde la tradition religieuse de l’autre avec des soupçons, le dialogue est impossible. Entrer en dialogue, ce n’est pas choisir la naïveté, mais faire le choix de la confiance, du dialogue en vérité, et cela demande du temps. Bien sûr on prend le risque de l’incompréhension, voire de la déception!», répond Timothée Reymond. Aussi, le communiqué a pour objectif de rassurer les communautés partenaires de l’Arzillier dans le dialogue interreligieux. «Il est important de continuer le dialogue avec les communautés musulmanes, car le livre pourrait créer des situations de repli. Il faut rassurer nos partenaires, musulmans, mais des autres traditions également», déclare le président du comité de l’Arzillier.

Publié le 12 mars dernier, le communiqué du comité a été lu par son président lors de l’assemblée générale de l’association qui s’est tenue le 13 mars au soir, en présence de Shafique Keshavjee. En sortant de l’assemblée générale, ce dernier revêtait toujours le statut de membre actif. Et il n’est pas question pour lui de s’en défaire. «La critique fait partie des libertés.» Si Timothée Reymond reconnaît lui aussi la liberté d’opinion de l’auteur, il est à noter que la charte de l’Arzillier précise que ses membres «respectent les principes de la charte de l’association». Cette dernière rappelle que «nous nous engageons (…) à construire sans confusion de doctrines, ni pression prosélyte, des ponts de convivialité». «On peut se demander si l’ouvrage en question s’inscrit dans le respect de la charte», note Timothée Reymond.