«La religion et l’humour ne s’excluent pas»

IStock
i
Dans un essai richement étayé, le théologie Marc Lienhard montre comment il est possible de «Rire avec Dieu».
IStock

«La religion et l’humour ne s’excluent pas»

Est-il possible, voire bienvenu, de «Rire avec Dieu»? Telle est la question creusée par le théologien et historien Marc Lienhard dans un parcours aussi étonnant que succulent au sein des trois religions monothéistes.

Il est de bon ton, en 2019, de s’exclamer qu’il n’est plus possible de rire de tout. Tour à tour, on entend les humoristes se plaindre de la montée du politiquement correct, mais aussi de la pression toujours croissante des intégrismes qui voudraient leur clouer le bec. Mais qu’en est-il exactement de l’humour au sein des religions? Éléments de réponses avec le théologien et historien Marc Lienhard, auteur de «Rire avec Dieu. L’humour chez les chrétiens, les juifs et les musulmans», fraîchement sorti de presse.

On dit souvent qu'il est possible de rire de tout, mais pas avec n'importe qui. Qu'en est-il des différentes religions: l'humour y a-t-il également ses droits?

La religion et l’humour ne s’excluent pas. Les religions ne parlent pas seulement de Dieu, elles évoquent aussi les prêtres, pasteurs et autres ministres du culte. Leur comportement, celui des fidèles, tout ce qui leur arrive, les situations imprévues suscitent nécessairement le rire. Tout cela est très humain et il y a donc place pour l’humour. Même quand ils parlent de Dieu et des rapports de l’être humain à Dieu, les récits bibliques, surtout l’Ancien Testament, suscitent bien des fois plus que le sourire...

Dans leurs textes fondateurs, l’islam et le christianisme présentent souvent le rire de manière négative. Que lui reproche-t-on exactement?

Ils visent par là avant tout le rire moqueur, synonyme d’une incrédulité, d’une agressivité envers les témoins de Dieu. À leur suite, les Pères de l’Église et les moines vont critiquer l’indiscipline riante de la société ambiante. Au règne de la dérision et de la propension à rire de tout, ils opposent la maîtrise de soi. Pourtant certains font place au sourire, expression modérée de la joie chrétienne et de la sympathie pour le prochain.

On évoque souvent l'humour juif, alors qu'on ne fait jamais allusion à un humour qui serait chrétien ou musulman. L'humour aurait-il une place particulière dans le judaïsme?

L’humour juif fait place plus que d’autres religions à l’humanité de Dieu, sans nier sa transcendance. Par ailleurs, les juifs ont une étonnante capacité à rire d’eux-mêmes et d’affirmer ainsi une liberté surprenante face à ceux qui les font souffrir. Mais le rire juif n’est pas seulement défensif, c’est une affirmation de la vie. C’est aussi une arme pour mettre en évidence les apparences, se moquer des vaniteux et des puissants.

Quelles seraient les spécificités de l’humour dans les autres grandes religions, à commencer par le catholicisme?

L’humour catholique est tout à fait présent aussi bien dans le clergé que chez les fidèles. Au Moyen âge, c’est le célèbre théologien Thomas d’Aquin qui s’en est fait le défenseur en prônant un rire modéré, qu’il appelle «eutrapélie», un sourire qu’il faut préférer au «rire aux éclats». Au vu de la vénération que les fidèles portent en général au clergé, des situations amusantes dans lesquelles ils peuvent se trouver, ou au vu de certaines de leurs paroles, le fidèle se met à rire, suivi d’ailleurs souvent par les intéressés eux-mêmes. Et l’on se moque gentiment aussi des comportements des fidèles et de leur manière de vivre la foi.

Les protestants sont réputés austères. Quelle relation le protestantisme entretient-il avec le rire?

Les protestants sont réputés austères, attentifs au péché humain plus qu’à sa nature bonne. Des mouvements comme le puritanisme et le piétisme ont été plutôt rétifs à l’égard du rire humain, y voyant une forme de péché. Pourtant, à commencer par Luther, mais aussi par Calvin, on trouve un humour bienveillant chez bien des protestants et une joie de vivre enracinée dans la foi. Il y a bien des ressemblances avec le rire catholique, mais les protestants utilisent plus souvent la Bible pour éclairer certaines situations avec le sourire.

L’islam fait-il également place à l’humour?

L’islam fait lui aussi place à l’humour. La sourate 53,60 du Coran affirme qu’Allah fait rire et fait pleurer. Certes, le Coran parle assez peu du rire et il est plutôt critique à ce sujet, mais les traditions ultérieures, appelées hadiths, évoquent le rire humain et même celui de Mahomet.  Et tout au long des siècles de nombreuses historiettes relatives au vécu religieux des fidèles et au comportement des imams attestent la place du rire dans l’islam. Il y a une résurgence de ce rire traditionnel dans l’islam d’aujourd’hui, sans relativiser pour autant la fidélité aux prescriptions religieuses.

Et qu’en est-il du blasphème? Y aurait-il un rire religieusement acceptable, et un autre pas?

Selon les trois religions monothéistes, il y a blasphème quand l’humain maudit Dieu ou se moque de Dieu, en particulier en le ridiculisant par l’image. L’islam y est particulièrement sensible. D’après lui, on ne peut se moquer ni d’Allah ni du prophète. Cela n’est plus le cas dans une société sécularisée.

Certaines religions parlent même du rire de Dieu. Qu’est-ce qui le fait rire?

Le christianisme et le judaïsme parlent en effet du rire de Dieu, notamment dans les psaumes 2 , 37 et 59. En évoquant le rire et la moquerie de Dieu, les auteurs bibliques veulent exprimer la souveraineté de Dieu, sa distance par rapport aux actions et aux erreurs des humains ainsi qu’aux prétentions des hommes et des femmes. Luther expose aussi comment l’homme peut susciter le rire de Dieu: non par les œuvres qui lui plaisent à lui-même mais par son humilité, sa joie et par le service qu’il rend à son prochain. Relevons encore que, à la différence des Pères de l’Église et de beaucoup d’autres auteurs, Luther a admis que Jésus a ri.

Vous écrivez que plus que la religion, c'est la foi «qui ouvre un espace pour l'humour et le rire». De quelle manière?

La religion comme telle consiste en un ensemble de rites, de croyances ou de pratiques qui ne prêtent pas nécessairement au rire, même si cela peut arriver, par accident. Mais la foi enracinée dans la Bible chez les juifs et les chrétiens, et dans les traditions, peut déboucher sur le rire. Elle consiste en un lien personnel avec Dieu et permet ainsi une distance libératrice à l’égard des aléas de la vie et de soi-même. Un espace s’ouvre ainsi pour le rire qui exprime la liberté. La foi chrétienne se réfère aussi à la victoire du Christ

sur la mort et les forces du mal. D’où le rire de l’être humain, libéré de la crainte face à ces. Puissances hostiles.

Les croyants seraient-ils donc plus prompts à rire ?

Il serait présomptueux de l’affirmer. Bien des non croyants rient! Les croyants n’en ont pas le monopole, mais leur foi leur donne assurément une certaine capacité à rire. Dans tous les cas, leur rire ne sera pas destructeur, moqueur ou ironique à l’égard des autres, mais ce sera un rire de bienveillance, exprimant la joie de vivre. Le croyant sera ainsi capable de rire de lui-même parce qu’il n’a plus besoin de s’affirmer face à Dieu et aux humains.

A lire

«Rire avec Dieu. L’humour chez les chrétiens, les juifs et les musulmans »

De Marc Lienhard

Ed. Labor et Fides, 320 p.

i
Marc Lienhard, historien et théologien.
DR