Les esclaves du 21e siècle en Europe: une situation d’urgence

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L’esclavage moderne est souvent assimilé à la prostitution forcée mais il concerne aussi d’autres secteurs.
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Les esclaves du 21e siècle en Europe: une situation d’urgence

David Métreau, Christianisme Aujourd'hui
21 juin 2019
L’esclavage moderne est souvent assimilé à la prostitution forcée mais il concerne aussi d’autres secteurs. Les migrants sont particulièrement vulnérables.

Quarante millions de personnes ont subi une situation d’esclavage moderne dans le monde en 2016, selon les chiffres de l’Organisation internationale du travail (OIT). La traite des êtres humains représente un véritable marché mondial à hauteur de trente-deux milliards de dollars, selon l’ONU. En Europe et en Asie centrale (Turquie et pays d’ex-URSS) ces victimes de l’esclavage seraient plus de 3,5 millions d’après l’index global de l’esclavage 2018 de la fondation australienne Walk Free. En France, ces victimes seraient 129 000 et 14 000 en Suisse. Ces chiffres cachent pourtant des réalités très diverses. Se pose alors la question de la définition: de quoi parle-t-on exactement?

Pas seulement la prostitution

La Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée signée à Palerme en 2000 définit la traite de personnes comme le fait de «recruter, transporter, transférer, héberger ou accueillir une personne en ayant recours à la force, à la contrainte, à la tromperie ou à d’autres moyens, en vue de l’exploiter». Cela comprend l’exploitation de la prostitution d’autrui, le travail ou les services forcés, l’esclavage, la servitude et le prélèvement d’organes. Cela inclut aussi les mariages forcés.

Si, en Europe occidentale, la prostitution est la forme de traite des êtres humains la plus répandue et la plus connue du grand public, elle n’est pas la seule. «Le travail forcé ou indigne est principalement présent dans les secteurs de la construction, de l’agriculture, de la pêche, de l’industrie - textile en particulier - et du travail domestique», indique Azziz Ahammout, directeur opérationnel au sein de l’ONG Ressources Humaines Sans Frontières (RHSF). Basée à Toulouse, celle-ci agit pour identifier les causes et les conséquences qui mènent au travail forcé. Elle intervient avec ses partenaires, associations, syndicats, Etats et entreprises, pour lutter contre toute forme de travaux forcés, notamment dans la sous-traitance afin que «chacun puisse vivre dignement ici et là-bas».

Les réfugiés pris pour cible

Le travail forcé - hors exploitation sexuelle - a augmenté en Europe ces dernières années. Azziz Ahammout voit cela comme une conséquence de la crise migratoire du Moyen-Orient et d’Afrique, et l’arrivée de personnes vulnérables. «Beaucoup de migrants se trouvent en situation irrégulière. Ils ne peuvent pas travailler légalement et manquent de connaissances sur leurs droits, en termes d’horaires de travail ou de salaire minimum. Ils représentent une main d’œuvre bon marché et malléable pour des personnes peu scrupuleuses.»

L’agriculture, avec sa forte demande de main d’œuvre et son caractère saisonnier, est un secteur particulièrement concerné. En Italie, le fort afflux d’immigrés est exploité par des organisations criminelles, au grand désespoir des agriculteurs qui subissent ainsi une concurrence déloyale précipitant leur faillite. Il s’agit du système du «Caporalato», très présent notamment dans la culture de la tomate. Une situation que dénonce depuis plusieurs années l’ONG Oxfam.

Le fardeau d’une dette à rembourser

La moitié des victimes du travail forcé imposé par des acteurs privés (car dans certaines régions du monde ce sont les Etats qui l’imposent) sont sous la servitude pour dette, selon l’OIT. «Il y a un chantage à la dette, les personnes sont sous le fardeau de cette dette octroyée pour immigrer et travailler. Cela les contraint à accepter des situations indignes», indique Azziz Ahammout.

Une condition que l’on retrouve notamment dans la prostitution contrainte. C’était le cas par exemple dans une filière nigériane de proxénétisme située à Paris, démantelée en 2016 puis jugée en 2018. Certaines des victimes, de très jeunes femmes, avaient l’obligation de rembourser des dettes de 60 000 euros pour leur trajet vers l’Europe avec un faux passeport. Elles étaient contraintes, parfois par la force, à se prostituer sept jours sur sept.

«Une certaine pression familiale peut également pousser les travailleurs migrants à accepter des conditions de travail inhumaines. Il faut ramener de l’argent pour payer les études, de la nourriture, des frais médicaux», souligne Azziz Ahammout.

Réchauffement climatique et robotisation

Au niveau mondial, le directeur opérationnel voit deux phénomènes risquant d’entraîner une augmentation des cas de travaux forcés: le réchauffement climatique et ses conséquences sur les migrations des agriculteurs, et la robotisation. «La robotisation est à mon sens un danger pour les situations d’exploitation. Les travailleurs peu qualifiés dans l’industrie textile par exemple seront remplacés à terme par des robots. On parle de millions de travailleurs. Ces personnes vont se retrouver sans emploi et se tourner vers des secteurs informels à risque.» Pour le directeur opérationnel de RHSF, cette robotisation doit être accompagnée par de la formation.

Avec de nombreuses missions et organisations telles que International Justice Mission, Caritas, ou l’EPER, les chrétiens sont impliqués dans la lutte contre la traite des êtres humains. Azziz Ahammout s’en réjouit: «Les chrétiens jouent un rôle moteur et nous donnent l’exemple sur ces questions.»

Quel est mon impact sur le travail forcé?

Si on parle de chaîne de sous-traitance, de migrations et réseaux de prostitution, le simple citoyen peut se sentir dépassé et avoir le sentiment d’avoir peu de moyens d’action pour lutter contre les diverses formes d’esclavage moderne. Des leviers existent pourtant, chacun pouvant apporter sa contribution à un changement.
«La première chose à faire est de s’informer. Il faut être sensibilisé sur ces questions de traite des êtres humains», insiste Beatrice Käufeler, responsable des projets de lutte contre la traite de femmes et d’enfants au sein de la Mission chrétienne pour les pays de l’Est. «Souvent, la réaction des gens est de se dire “ça ne me concerne pas”. Pourtant nous pouvons parfois, malgré nous, soutenir des systèmes iniques.»

L’information précède l’action. «Si on ne sait pas que ça existe, on ne peut pas lutter contre», abonde Azziz Ahammout, de l’ONG Ressources Humaines Sans Frontières (RHSF). Il encourage les citoyens à se poser des questions et à développer un esprit critique. Comment se fait-il que le prix de cette tomate soit si bas? Et ce t-shirt? Qui l’a fabriqué? Qu’est-ce qui se cache derrière? «Au-delà de l’aspect économique ou écologique, c’est important de se poser ces questions. Oui, des gens, dont des enfants, travaillent parfois dans des conditions inhumaines.»

Pour Beatrice Käufeler, si les chrétiens ne se sentent pas toujours concernés par la prostitution, ils le sont peut-être davantage par la pornographie. «Il y a beaucoup de personnes exploitées sexuellement dans le milieu de la pornographie. Comme le monde séculier, l’Eglise est concernée.» Elle insiste sur le besoin d’informer les chrétiens de cela. Pas question de moraliser, assure Beatrice Käufeler, mais elle encourage les personnes à avoir conscience que certains actes peuvent avoir des conséquences sur les autres. «Soutenir les organisations qui font quelque chose pour agir contre ces crimes, c’est déjà agir.»

Dans la lutte contre l’exploitation sexuelle, Laureine, engagée auprès de femmes prostituées à Paris et Nantes, souligne qu’il y a de la place pour des engagements en tant qu’individus et en tant qu’Eglises. «Nous avons besoin de bénévoles sur le terrain pendant les sorties de nuit mais aussi des personnes qui pourraient faire le suivi de certaines jeunes femmes, les accueillir, lire la Bible avec elles.»

Certaines d’entre elles ne parlent pas le français et ont besoin d’aide pour les démarches administratives. «La prière, même s’il elle n’est pas visible, est extrêmement importante», atteste Beatrice Käufeler. «C’est une ressource qui a un impact.» La responsable de mission met en avant un moyen d’action qu’ont les citoyens, suisses en particulier: «Nous pouvons être actifs en politique et signer des motions. Il y a quand même des lois qui manquent.» D’où la pertinence, selon elle, d’un engagement citoyen contre toutes formes de servitude.