Les Nobel, les extraterrestres et Dieu

Pixabay
i
L’existence d’exoplanètes, soit hors de notre système solaire, induit-elle forcément l’existence de vies extraterrestres?
Pixabay

Les Nobel, les extraterrestres et Dieu

Le 8 octobre, le Prix Nobel de physique a récompensé les Romands Michel Mayor et Didier Queloz pour leurs travaux sur les exoplanètes. Quelles incidences sur le plan théologique? Éclairage avec Jacques Arnould, historien des sciences et théologien français.

La question est simple: l’existence d’exoplanètes, soit hors de notre système solaire, induit-elle forcément l’existence de vies extraterrestres? La réponse ne saurait être aussi évidente. Reste que les travaux des Romands Michel Mayor et Didier Queloz, récompensés aujourd’hui par le prestigieux Prix Nobel de physique, ont chamboulé les recherches en la matière. Éclairage avec Jacques Arnould, chargé d’éthique au Centre national d’études spatiales et auteur de nombreux ouvrages à la croisée des sciences et de la théologie, dont Turbulences dans l’univers: Dieu, les extraterrestres et nous (Ed. Albin Michel).

Quel regard portez-vous sur la distinction remise aujourd'hui aux physiciens Michel Mayor et Didier Queloz?

Avant tout, une réaction: il était temps! N’oubliez pas que la découverte par Michel Mayor et Didier Queloz de la première planète hors de notre système solaire date du 6 octobre 1995! Vingt-quatre années d’attente avant d’être récompensés pour l’un des plus grands succès de l’astronomie de la fin du XXe siècle: décidément, la patience est l’une des premières qualités de l’astronome!

Notre système solaire est-il ou non unique? En répondant à cette question, les deux prix Nobel ont ouvert un nouveau chapitre de l’astronomie

En quoi leurs travaux sont-ils significatifs dans le domaine scientifique?

L’une des principales questions à laquelle les scientifiques se confrontent quotidiennement est de déterminer si la réalité qu’ils observent, le processus qu’ils étudient est unique, rare ou courant. En astronomie, l’existence de planètes autour des étoiles autres que notre Soleil était restée, jusqu’en octobre 1995, problématique: notre système solaire est-il ou non unique? En répondant à cette question, les deux prix Nobel ont ouvert un nouveau chapitre de l’astronomie qui, depuis cette date, s’est révélé riche en découvertes, en surprises, voire en bouleversements des idées jusqu’alors couramment admises.

Comment s’est développée la recherche scientifique quant à la question de l’existence ou non d’une vie extraterrestre?

Le lancement de Spoutnik en 1957 et le début de l’ère spatiale ont bien évidemment influencé les travaux des scientifiques en matière de recherche d’une vie extraterrestre. Aux supputations philosophiques et théologiques (dont les premières traces remontent au deuxième millénaire avant notre ère) et aux observations menées à l’aide de télescopes terrestres se sont en effet ajoutées les missions d’exploration de la Lune, de Mars et du système solaire. Ainsi sont nées les disciplines de l’exobiologie et de l’astrobiologie qui articulent (et c’est une nouveauté dans le champ des sciences) des disciplines qui, jusqu’alors, n’avaient pas cherché ou n’avaient pas eu l’occasion de collaborer: astrophysique et astronomie, physique des atmosphères et chimie des formes de vie primitive, étude des origines de la vie et de ses évolutions, etc. Même les sciences humaines sont invitées à se joindre à cette singulière «conspiration»!

Et aujourd’hui, où on est-on dans l’avancée dans ces travaux de recherche?

Ce domaine avance à grands pas: à la découverte d’exoplanètes inaugurée par Mayor et Queloz (aujourd’hui, plus de 4000 ont été recensées) s’ajoutent les travaux menés sur les planètes plus proches; pensez aux prouesses des robots à la surface de la planète Mars ou à l’atterrissage de la sonde Philae à la surface de la comète Tchouri: autant d’occasions d’aller à la chasse de possibles «briques du vivant» ! Sur Terre, les chercheurs traquent les moindres de traces de vie dans les conditions les plus extrêmes: lacs gelées, fonds des mers, zones volcaniques; ils ont même «créé» une nouvelle catégorie de vivants: les extrêmophiles, autrement dit les organismes qui «raffolent» des conditions habituellement considérées comme invivables. Autant d’occasions, vous le comprendrez, de nous interroger aussi bien sur les conditions d’émergence et d’évolution du vivant, sur les caractéristiques que doivent posséder un milieu, une planète pour être considérés comme habitable.

Toutefois, malgré tous ces efforts, nous n’avons pas encore trouvé de formes de vie ailleurs que sur Terre…

Tenter de trouver dans le texte sacré des réponses à toutes les questions serait succomber à la volonté de mettre la Bible à notre service

Vous avez écrit «Turbulences dans l'univers, Dieu les extraterrestres et nous ». La Bible ne semble pourtant jamais aborder cette question...

L’hypothèse d’une vie extraterrestre n’est pas la seule question qui ne soit pas abordée par la Bible! Elle ne parle pas non plus de la découverte du Nouveau Monde, des antibiotiques ou de la télévision… Tenter de trouver dans le texte sacré des réponses à toutes les questions, à tous les problèmes, théoriques ou pratiques, que nous pouvons, nous les humains, nous poser serait succomber à un des défauts de lecture les plus graves qui soient: le concordisme. J’entends par là cette tendance, cette volonté de mettre la Bible à notre niveau, à notre service, pour nous rassurer ou assurer notre pouvoir.

La science n’en vient-elle pas à contredire les textes bibliques?

Il est certain que le développement des sciences, surtout depuis le XVIIe siècle, a quelque peu bousculé les convictions religieuses, en particulier chrétiennes. Notre vision du monde, du vivant, de l’humain a été profondément modifié par le travail des scientifiques comme Galilée, Kepler, Darwin, Einstein et tant d’autres, jusqu’à Mayor et Queloz! Mais pourquoi avoir peur? Si la Bible n’aborde pas directement la question de la vie extraterrestre, en revanche, elle ne manque pas de ressources pour nous inviter à reconsidérer notre façon de nous situer au milieu de l’univers. Commençons par relire tous les récits de création, non seulement ceux du livre de la Genèse, mais aussi ceux présents dans le livre des Psaumes, dans le livre de Job: confesser l’œuvre créatrice de Dieu ne signifie pas s’en tenir, s’enfermer dans le calendrier quasiment liturgique du premier chapitre de la Genèse ou devoir défendre un anthropocentrisme étroit.

N’ayons pas peur de la possibilité de vies extraterrestres!

Élargissons notre horizon en découvrant la dimension cosmique de certains Psaumes ou encore des hymnes christologiques. Certes, il n’y est pas question de «petits hommes verts», mais plutôt de regarder au-delà de notre horizon, de nous ouvrir à cette nouveauté dont Dieu n’a jamais cessé de faire la promesse à ses élus.

Plus précisément, quelles incidences posent les résultats des travaux de Mayor et Quéloz sur le plan théologique?

Je le répète: jusqu’à présent, nous n’avons pas trouvé d’organismes vivants en dehors de notre planète. Certes, les chances d’en trouver ont augmenté, en particulier avec la découverte des exoplanètes; mais cela ne signifie pas que nous allons certainement «gagner le gros lot »! Rendons-nous compte que la réponse à la question de la vie extraterrestre est nécessairement déséquilibrée: seule l’affirmation de son existence est possible; celle de son inexistence est impossible car jamais nous ne pourrons fouiller le moindre recoin de notre univers…

Et du point de vue du théologien?

Le théologien chrétien peut s’interroger sur les conséquences de l’existence de formes de vie et même d’intelligence ailleurs que sur Terre: il peut mener ce que les scientifiques appellent une expérience de pensée. Autrement dit, comment penser, comment dire et expliquer la foi chrétienne, dès lors que Dieu aurait créé d’autres êtres vivants, d’autres êtres intelligents. N’ayons pas peur d’une telle possibilité: au XIIIe siècle, l’évêque de Paris a très justement expliqué que nous ne pouvons pas poser de limites à la capacité et à la volonté divine de création. Certes, les difficultés ne manquent pas: dès le XVIIe siècle, celle de la possibilité d’une Incarnation et d’une Rédemption ailleurs que sur Terre a divisé la communauté des théologiens; aujourd’hui encore, cette perspective peut sembler vertigineuse. Considérons-la du moins comme une invitation à (re)découvrir la dimension cosmique de notre christologie.

À vos yeux, peut-on être chrétien et croire aux extraterrestres?

J’aime bien votre question, parce qu’elle nous invite à ne pas mélanger nos modes, nos façons ou nos raisons de croire. Les extraterrestres appartiennent aux sujets de croyance qui paraissent s’imposer à nous: à force de regarder dans nos télescopes, nous ne pouvons pas échapper à la question de leur existence et sommes obligés de décider si nous y croyons ou pas, en attendant d’en découvrir des traces ou d’en recevoir la visite. Mais nous pouvons aussi décider de ne pas nous en occuper! Être chrétien, croire en Dieu ne relève pas du même registre: c’est une question vitale. La rencontre de Jésus et de Marthe, au moment de la mort de Lazare, n’est pas une rencontre du 3e type: je veux dire entre une Terrestre et un Extraterrestre. La question que Jésus pose à Marthe est essentielle: «Crois-tu en la Résurrection? Crois-tu en moi?» Et Marthe y engage tout son cœur, tout son esprit. Une telle rencontre, une telle foi ne sont pas extraterrestres; elles sont extraordinaires!

i
Jacques Arnould, docteur en histoire des sciences et docteur en théologien. Actuellement en charge de l'expertise éthique au Centre national d'études spatiales.
Martin Riebeek