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©Khadija Froidevaux
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©Khadija Froidevaux

« L’argent, ce néant qui remplace tout »

 
1 min de lecture
Mammonologie
Inauguré en avril à Berne, le musée Moneyverse invite à réfléchir sur l’argent. Le théologien Jean-Marc Tétaz pose les questions que le musée évite soigneusement.

Le musée Moneyverse est le fruit d’une collaboration de la Banque nationale suisse et du musée d’Histoire de la capitale fédérale. Sur trois étages, le visiteur déambule à travers l’Histoire, la société et l’intimité de l’argent. Nous y avons convié Jean-Marc Tétaz, théologien, philosophe et fin connaisseur de Max Weber.

La BNS en majesté
Le parcours commence au sous-sol, dévolu à la Banque nationale suisse. Panneaux didactiques, bornes interactives, chiffres. Le verdict de Jean-Marc Tétaz est sans appel: «Ce qui est surprenant, et peut-être un peu décevant, c’est que l’on n’aborde nulle part les présupposés de cette activité.» Pourquoi, par exemple, accorde-t-on une telle importance à la stabilité du franc? «Le secret réside dans les termes mêmes par lesquels on désigne les billets: la monnaie fiduciaire. Ce n’est pas une pièce à valeur intrinsèque. C’est une monnaie qui repose sur la confiance envers l’instance garante de la stabilité des prix. Et cette instance, fondamentalement, c’est l’État.»

Or cette stabilité n’est pas neutre. «La stabilité de la monnaie est au bénéfice de ceux qui possèdent de l’argent. On a un système qui favorise les possédants. Ces présupposés du système monétaire helvétique ne sont pas abordés. C’est dommage, parce que les enjeux politiques sont là.»

L’argent et la société
A l’étage, consacré aux rapports entre argent et société, la conversation dérive naturellement vers Max Weber. Le lien entre éthique protestante et capitalisme est-il toujours pertinent? «Même à l’époque de Weber, c’était un cliché. Weber travaillait en historien, il parlait du XVIe siècle.» Ce que le sociologue cherchait à expliquer, c’était la naissance d’un capitalisme rationnel fondé sur le travail libre. «Une certaine éthique calvinienne – la double prédestination, l’impossibilité de savoir si l’on fait partie des élus – a donné forme à une mentalité qui est l’un des facteurs explicatifs de la naissance du capitalisme rationnel en Europe occidentale.» Mais ce lien appartient au passé.

Aujourd’hui, déplore-t-il, «il y a un retrait de la théologie de toute analyse critique de la société. On réduit les questions d’éthique sociale à des questions d’éthique individuelle. Mais on ne règle pas des questions systémiques en modifiant les comportements individuels. C’est une illusion totale».

L’argent et soi
Au sommet, le visiteur est invité à s’interroger sur son rapport à l’argent. Jean-Marc Tétaz est sévère: «Cela manque de distance critique. On ne se demande pas ce que l’argent fait des personnes. Parce que l’argent n’est rien, il peut remplacer tout. S’il était quelque chose, il ne pourrait plus tout remplacer. C’est le néant de l’argent qui en fait un médium universel.» Sur les inégalités, il est catégorique: «La suppression de l’impôt sur les héritages est une erreur gravissime. Sa disparition favorise la reproduction sociale des inégalités. Or c’est justement ce qu’il faudrait combattre. Les Églises devraient dire clairement que l’accaparement des richesses par une minorité est insupportable éthiquement et politiquement.» En quittant le Moneyverse, on mesure l’écart entre le lieu, ludique et pédagogique, et la radicalité de la pensée théologique. «Le musée pose des questions, dit Jean-Marc Tétaz. Mais il évite soigneusement d’y répondre.»

Côté pratique
Le Moneyverse aborde le phénomène de l’argent sous quatre angles: historique, économique, social et personnel. Le visiteur y découvre l’histoire de la monnaie d’échange, explore des scénarios liés à l’avenir de l’argent. Kaiserhaus, Marktgasse 37, Berne. L’entrée est gratuite (du mardi au dimanche, 10h-17h).