« Nous avons honte ! »

©Réseau évangélique suisse
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Norbert Valley
©Réseau évangélique suisse

« Nous avons honte ! »

INDIGNATION
A la suite de la condamnation du pasteur Norbert Valley, de plus en plus de voix s’élèvent pour critiquer le délit de solidarité. Et la manière dont sont traités — pour ne pas dire traqués — les réfugiés et sans-papiers en Suisse.

« Il y a des lignes rouges à ne pas franchir et pour moi, elles l’ont été du moment où Norbert Valley a été condamné. Sans compter son interpellation durant un culte », s’exclame Paul Schneider (voire encadré). Ce chirurgien retraité depuis vingt ans, qui a présidé de nombreuses instances ecclésiales dont le Synode de l’EERV ou l’Assemblée des délégués de la FEPS, sait de quoi il parle. Il a été l’un des fondateurs de l’Observatoire suisse du droit d’asile et des étrangers en 2007, organisme qui sensibilise les parlementaires fédéraux à la situation des réfugiés. Il est aussi actif dans une association qui s’occupe de requérants d’asile à Sainte-Croix. En septembre 2018, il a créé « le groupe de Saint-François », qui réunit une quinzaine de personnalités, responsables d’Eglise, actuelles ou passées, pour des rencontres spirituelles.

Timidité

Parmi eux, Pierre Bühler, professeur honoraire de théologie de l’Université de Zurich, Claude Ruey, qui a été conseiller national, et conseiller d’Etat et président de l’EPER, Jean Martin, ancien médecin cantonal ou Danilo Gay, diacre et très engagé auprès d’ARAVOH association pour les requérants d’asile de Vallorbe, Anne-Catherine Reymond membre de la communauté catholique de Sant’Egidio, active dans la défense des droits humains, Baudoin Sjollema de Genève, ancien du Conseil œcuménique des Eglises et d’AGORA… « On n’a pas de structure, on n’a pas de logo… », explique Paul Schneider. Mais tous sont engagés pour les réfugiés et se sont reconnus dans la situation de Norbert Valley. Ces militants au parcours bien rempli trouvent les Eglises d’aujourd’hui très timides sur les questions d’accueil. « Face aux horreurs de l’asile, les Eglises ont le mandat de s’occuper des plus faibles. Et elles sont moins actives que la société civile ! » résume Paul Schneider. « On a honte », tonne Danilo Gay.

La Suisse championne des renvois

Leur honte et leur colère ciblent aussi la Suisse et celles et ceux qui ont accepté la révision et le durcissement des lois sur l’asile lors de la votation de 2006. Ces croyants ne se reconnaissent pas dans l’attitude de fermeture de notre pays. Selon le SonntagsBlick repris par Heidi.news, la Suisse est en effet championne des renvois : elle expulse 56 % des requérants qui déposent une demande d’asile sur sol helvétique. Et les rapatrie dans des pays dangereux comme la Somalie ou l’Afghanistan. La Suisse a signé 66 accords de réadmission, un record. À titre de comparaison, l’Union européenne ne renvoie que 36 % de ses demandeurs d’asile.

Face à cette situation, le groupe de Saint-François qui s’est constitué début septembre a décidé d’agir, en organisant le 22 juin une journée spéciale aux côtés de Point d’Appui, Sant ’Egidio, Amnesty International. Elle a plusieurs objectifs. Soutenir Norbert Valley, d’abord. « Nous lutterons tant qu’il faudra, nous avons un fonds pour payer amendes et frais de justice. Et nous gardons la Cour européenne des droits de l’homme en point de mire », affirme Paul Schneider. Alerter l’opinion sur la nécessité de modifier l’article 116 de la Loi sur les étrangers, ensuite, qui pénalise l’assistance faite aux réfugiés.

Le 22 juin, journée des réfugiés à l’Eglise Saint-Laurent (Lausanne)

9h30, cercle du silence sur le thème du délit de solidarité. Animations diverses. 12h, célébration œcuménique avec Pierre Bühler, Anne-Catherine Reymond (Communauté Sant’Egidio), Norbert Valley, Dominique Voinçon.

Norbert Valley, coupable d’agir en humain

En août dernier, Norbert Valley, pasteur dans une église évangélique au Locle a été condamné par ordonnance pénale à une amende de 1000 francs avec sursis pendant deux ans et 250 francs de frais de justice par le ministère public neuchâtelois, sanction inscrite au casier judiciaire. Sa faute ? Avoir nourri et aidé un ami réfugié togolais en séjour illégal en Suisse, ce qui est interdit par l’article 116 de la loi sur les étrangers. Il avait déjà été interpellé lors d’un culte, en février 2018 par la police neuchâteloise pour « interrogatoire ». Des méthodes choquantes. « Cette loi est absurde, indigne de la Suisse et de ses traditions humanitaires, il faut arrêter cela », répond tranquillement celui qui se définit comme un ‹ évangélique social ›.

Un avis partagé par de nombreux acteurs, dont Amnesty International et Solidarité sans frontières qui ont lancé une pétition pour que les personnes portant assistance aux étrangers ne puissent pas être considérées comme des criminels, du moment que leur acte est désintéressé. Et l’élue verte Lisa Mazzone qui a déposé une initiative parlementaire en ce sens au Conseil national. Le changement de législation par ce biais est cependant difficile « car la majorité des élus fédéraux ne vont probablement pas suivre leur collègue », estime Paul Schneider En France, l’inflexion a déjà eu lieu : le délit de solidarité qui touchait les militants associatifs a été fortement réduit par une décision du Conseil constitutionnel qui a consacré « le principe constitutionnel de fraternité et de la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire. » En 2017, 872 personnes ont été condamnées sur la base de l’article 116 en 2917 selon l’OFS dont 785 selon l’alinéa 1 (facilitation de l’entrée, de la sortie du séjour illégal d’un étranger), seules 41 l’ont été selon l’alinéa 3, qui concerne l’enrichissement illégitime, qui concerne les passeurs organisés, selon l’interprétation qu’en font plusieurs associations.

Norbert Valley, lui, a contesté l’amende par courrier puis a été entendu sur le fond de l’affaire. Il attend la décision du ministère public lequel devrait classer le dossier ou renvoyer le pasteur devant le tribunal. Ce sexagénaire n’est pas près de lâcher l’affaire. « On ne peut pas pénaliser la fraternité. Il est important de lutter pour que notre pays retrouve une conscience sociale. Je suis prêt à me battre, à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme s’il le faut. Et même à entrer en politique. J’ai un projet en ce sens. » Il n’en dira pas plus. Affaire à suivre.

Pétition en ligne : www.amnesty.ch

L’impact de la sécularisation

La génération de Paul Schneider a vu les Eglises — et le pays — accueillir à bras ouverts des réfugiés hongrois ou tchèques en 1956 puis 1970. Et les institutions ecclésiales produire des textes faisant autorité sur l’asile et le refuge au courant des années 80 et 90. Puis, le contexte s’est durci. « Il y a eu la montée de l’UDC, l’essor de la peur. » La taille des communautés s’est réduite en raison de la sécularisation, leur centre de gravité a basculé. « Les Eglises de la FEPS doivent tenir compte d’une base souvent conservatrice et issue de la terre », constate Paul Schneider. Résultat : porter un message d’accueil et de solidarité est devenu plus complexe. Sans compter Sans compter les incidences sur les rentrées fiscales, ce qui rend la parole dans l’espace public plus problématique. La déclaration interreligieuse sur les réfugiés Conseil Suisse des religions parue en novembre 2018 leur paraît un bon début. Néanmoins très timide. « Il ne suffit pas de proclamer, il faut le vivre ! car ce n’est pas une question de timidité, mais bien d’une cohérence entre le dire et le faire », conclut Paul Schneider.

C.A

Un ‹évangélique social›

Norbert Valley se définit comme un ‹évangélique social›. Il affirme puiser sa force d’engagement dans la Bible et notamment les Évangiles. «Jésus pratique la désobéissance civile, et celle-ci existe dans toute l’histoire biblique : pensons aux sages-femmes qui ont refusé de tuer les enfants selon les ordres de Pharaon. Plus tard, certains apôtres indiquent qu’il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.» Le pasteur du Locle serait-il prêt à faire preuve de désobéissance sur d’autres sujets, par exemple l’avortement, qu’il ne cautionne pas par principe? 

Sa réponse, à l’image de sa pensée, est tout en nuances. «Je suis un défenseur de la vie, c’est vrai, j’aide les gens à vivre, ce sont mes convictions. Je ne peux pas être contre la peine de mort et pour l’avortement. L’avortement est une tragédie qui impacte au moins deux personnes. Il y a d’autres manières d’aider les personnes qui y sont confrontées. Pour moi, la mort n’est pas une solution. Je ne pense pas qu’il faut criminaliser les personnes qui vivent ce drame. J’ai accompagné des femmes qui ont vécu l’avortement : ce n’est jamais une partie de plaisir. Chacun doit pouvoir vivre au plus près de sa conscience. Ce qui me choque, c’est que des antiavortement soient aussi souvent des anti-réfugiés: on ne peut pas prôner le respect de l’être humain d’un côté et en laisser certains dans le danger et la précarité de l’autre.»