Les camps sont devenus des zones de non-droits

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Début 2020, dans le camp de Vial à Chios (Grèce).
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Les camps sont devenus des zones de non-droits

En Grèce, pour éviter la Covid-19, les camps qui accueillent des milliers de réfugiés ont fermé leurs portes aux associations humanitaires, aggravant le quotidien déjà difficilement supportable de leurs habitants. Témoignage de Katja Weber, qui a travaillé bénévolement dans le camp de l’île de Chios en Grèce, jusqu’en février dernier.

A quoi ressemblent les conditions de vie à Chios? 

KATJA WEBER 6000 personnes environ y vivent sous tente. Soit de petites tentes de camping, ou alors des structures construites avec les moyens du bord: bâche achetée en ville, matériaux piqués dans une décharge voisine… La nourriture distribuée n’est vraiment pas bonne. Beaucoup fabriquent des fourneaux eux-mêmes, qui, malgré leur ingéniosité, manquent de sécurité, occasionnant beaucoup de brûlures d’enfants. Ces derniers manquent de vêtements, de chaussures. Les détritus jonchent le sol, où se terrent des rats et des chats à moitié morts. Le pire de tout, c’est qu’il n’y a rien à faire. L’injustice est fréquente, notamment dans les distributions de matériel par les ONG. Ce qui engendre des vols, des trafics, des bagarres, des tensions. 

Quel effet le confinement a-t-il eu sur ce quotidien? 

En Grèce, le confinement est strict sur le modèle français: chaque déplacement nécessite une autorisation par SMS. Beaucoup de réfugiés se sont donc fait amender – 150 euros – au motif qu’ils n’avaient pas d’autorisation, alors que certains sont en règle. D’autres n’ont plus de crédit sur leur téléphone, ou ne comprennent pas toute la situation. Évidemment, avec la police, le ton monte… Un collègue, avec qui je travaille, s’est vu infliger une amende de 5000 euros pour avoir organisé des animations avec les enfants! La situation est d’une hypocrisie totale: on demande aux gens de respecter la distanciation sociale alors que le management du camp ne la facilite en rien: il faut faire la file quotidiennement, des heures durant, pour obtenir deux litres d’eau, il n’y a pas de savon, les conditions d’hygiène sont déplorables… 

Comment les réfugiés vivent-ils la situation? 

Avec un énorme sentiment de crainte, l’impression d’être poussés à la faute, entraînés dans des provocations avec la police. Ils ont peur que le moindre pas de travers soit utilisé pour les renvoyer en Turquie, les privant ainsi d’une procédure d’asile. Les camps sont devenus des zones de non-droits. Les problèmes psychologiques se sont renforcés. S’il y a peu de passages à l’acte, les enfants et adultes vivant une dépression lourde et pensant au suicide sont nombreux. 

Comment appréhendez-vous les mois à venir? 

La Grèce a pour objectif de rouvrir ses frontières, car un quart de son économie dépend du tourisme. Nous suivons la situation au jour le jour, afin de retourner sur place. Pour le moment, il n’y a plus aucune ONG dans les camps. Avant la pandémie, le gouvernement grec élaborait déjà des camps fermés, sans accès pour les ONG. Des protestations avaient eu lieu: certains habitants locaux estiment qu’emprisonner des réfugiés est inhumain, d’autres craignent au contraire que ces structures ne pérennisent la présence de migrants. Le gouvernement va-t-il profiter de la pandémie pour se lancer dans une dynamique d’enfermement plus stricte? Ou rouvrir les camps aux ONG? Ce qui est sûr, c’est que dans les conditions actuelles, si des cas de Covid-19 se déclarent, ce sera une catastrophe médicale.