Ça jeûne et ça ne fait rien!

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Ça jeûne et ça ne fait rien!

6 mars 2014
Alors que débute le Carême, Olivier Bauer, professeur de théologie pratique à l’Université de Montréal et directeur du Groupe de recherche sur l’alimentation et la spiritualité (GRAS), cherche à plaire à l’immense majorité de celles et ceux qui ne le font pas et à déculpabiliser les chrétiens qui éprouveraient quelques remords à en faire partie.

À quoi bon jeûner? À quoi bon se priver? À quoi bon suivre le Carême, faire le Ramadan, respecter la Cacherout? À quoi bon se priver pour toujours, pour un mois, pour un jour? À quoi bon s'interdire la viande mais s'autoriser le poisson? À quoi bon s'interdire le porc, mais s'autoriser le bœuf? À quoi bon renoncer au sucre, parce qu'il est solide, mais consommer du sirop d'érable parce qu'il est liquide? À quoi bon se permettre de manger la nuit, mais s'obliger à jeûner le jour? À quoi bon se refuser un steak le vendredi? À quoi bon manger gras le mardi et maigre le mercredi? À quoi bon être végétarien, végétalien ou frugivore? À quoi bon faire preuve de tempérance? À quoi bon consommer avec modération? À quoi bon manger cru, manger moins, manger rien?

À quoi bon? Ou pourquoi? Ou plutôt pour qui? Pour moi? Oui, sans doute. Car il est bon pour moi que je ne mange pas ce que je n’aime pas, que je mange ce qui me fait me sentir mieux, ou peut-être, dans une version franchement masochiste, que je me prive de ce que j’aime. Mais pour qui d’autre? Pour «les autres», sans plus de distinction? À quoi bon? Me priver du superflu pourrait-il leur assurer le nécessaire? Pour Dieu? À quoi bon? Pourrait-il éprouver du plaisir à ce que je me prive du mien? À quoi bon jeûner? À quoi bon se priver?

Jeûner ne rend ni les gens, ni le monde meilleur. Remarquez, ne pas jeûner non plus! Devant Dieu, peu importe que je me prive un peu, que je me prive un temps ou que je mange de tout, que je mange toujours. Littéralement, ça ne fait rien, ça ne change rien à l’affaire, «rien à l’à faire», rien à qui je suis vraiment. Déjà Paul l’a écrit: «Ce n’est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu: si nous n’en mangeons pas, nous ne prendrons pas de retard; si nous en mangeons, nous ne serons pas plus avancés.» (1 Corinthiens 8, 8).

Alors à quoi bon manger? À quoi bon jeûner? À quoi bon, sinon pour soi-même. Car le profit ou le danger est toujours pour celui ou celle qui jeûne ou qui mange. On se fait du bien, dans son corps ou dans son âme, dans son corps et dans son âme. Oui, dans son âme, car on mange aussi comme on croit. Alors, qui croit que Dieu aime que l'on jeûne, jeûne! Qui croit que Dieu aime que l'on se prive, se prive! Qui croit que Dieu aime que l'on mange, mange!

Quant à moi, dans le temps du Carême, je lirai, relirai, méditerai, appliquerai ces versets de l'Ecclésiaste: «Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres. Que tes vêtements soient toujours blancs et que l’huile ne manque pas sur ta tête! Goûte la vie avec la femme que tu aimes durant tous les jours de ta vaine existence, puisque Dieu te donne sous le soleil tous tes jours vains; car c’est là ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil. Tout ce que ta main se trouve capable de faire, fais-le par tes propres forces; car il n’y a ni œuvre, ni bilan, ni savoir, ni sagesse dans le séjour des morts où tu t’en iras.» (Qohélet 9, 7-10)

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