Retour vers le passé

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Retour vers le passé

12 mars 2021

Dans le programme de législature du Conseil synodal présenté au Synode des 11-12 décembre dernier, j’ai choisi de porter mon attention principalement sur les relations humaines qu’il met en jeu.

Par son programme, le CS cherche à répondre à la perte de vitalité de notre Eglise, en ne tenant que très peu compte du contexte. D’une part, le document ne tient pas compte du fait que l’affaiblissement des Eglises est lié à une crise bien plus vaste, celle du collectif dans notre société. S’il en avait tenu compte, il aurait été conduit à choisir une autre orientation et surtout d’autres collaborations. Cette crise, en effet, ne peut être surmontée qu’avec un grand nombre d’autres acteurs sociaux dont il n’est jamais question dans ce rapport. D’autre part, en ce qui concerne l’histoire récente, le document ignore les lourds changements structurels opérés depuis 25 ans par ses autorités successives pour revitaliser l’Eglise. En méconnaissant ainsi le passé, il est facile de croire qu’on crée du neuf !

Comme d’autres auparavant, le document du CS propose un changement de type « top-down », opéré depuis le haut, alors qu’il est largement démontré qu’aucun changement ne peut fonctionner sans une adhésion et une collaboration active de la base. De plus, le projet repose sur vision technocratique dans laquelle la réflexion théologique est quasi absente. Certes, la question du contact entre « les gens » et l’Evangile est posée au début du document, en page 2. Mais aucune analyse n’est faite des contacts actuels avec « les gens ». Ainsi, par quels chemins des enfants et des jeunes arrivent-ils encore dans les formations qui leur sont destinées ? Quels rôles jouent dans leurs itinéraires les traditions familiales et les réseaux de relations paroissiaux ? Sans jamais le dire explicitement, le rapport considère que les relations ecclésiales sont produites presqu’uniquement par un appareil de professionnels, cherchant à établir des relations avec divers « publics cibles ».

Dans ce rapport, rien n’est dit ou presque, du rôle des laïcs[1] qui assument un engagement dans notre Eglise. En régime réformé, ce rôle devrait être considéré comme central, comme c’est bien davantage le cas dans notre Eglise sœur de France (l’EPUF). De plus, l’engagement des laïcs a eu importance considérable dans la reconnaissance qui a été finalement accordée aux deux grandes Eglises par notre Constitution cantonale en 2003 alors qu’au départ, 75% des membres de la constituante s’étaient déclarés en faveur d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat ! Un argument avancé par les Eglises avait alors joué un rôle déterminant : ensemble, elles fournissaient des services à l’ensemble de la société par l’engagement de 10'000 bénévoles, formés et accompagnés. Leurs services étaient offerts notamment à des enfants, des jeunes, des gens de la rue, des personnes endeuillées, isolées, hospitalisées ou vivant dans un EMS. Ce formidable apport a profondément impressionné les Constituants. Qu’est-il devenu ?

Ce bénévolat a subi une évolution analogue à celle qu’on observe dans tout le monde associatif. Plusieurs facteurs ont contribué à une diminution du nombre des bénévoles, en particulier la dégradation du travail, devenu souvent une source d’épuisement et d’anxiété, laissant peu de disponibilité et de forces pour des engagements bénévoles. De plus, les institutions, sont aujourd’hui moins ouvertes à des apports venus de l’extérieur. Le rôle des bénévoles dans notre société reste néanmoins très important, comme l’a mis en évidence la crise du COVID. Dans notre Eglise, les laïcs engagés sont moins nombreux mais jouent toujours un rôle essentiel. Pour ne prendre qu’un exemple, dans notre canton aucun organisme n’offre un soutien à une aussi large échelle que nos paroisses à des personnes isolées ou endeuillées ! Un tel soutien contribue de manière importante au service public, théologiquement important et qui nous vaut aussi le reconnaissance de l’Etat.

En page 3, le rapport affirme que « le système paroissial, en tant que modèle principal, ne répond qu’à une partie des exigences d’une société plurielle et individualisée ». On se trouve ici dans une logique commerciale plutôt qu’ecclésiale ! Faut-il rappeler que l’exigence première à laquelle l’Eglise doit répondre est celle du Christ qui nous appelle à partager sa Bonne Nouvelle ?

Pour ce qui est de son organisation, le modèle romain du quadrillage de terrain est dépassé. Il devrait être remplacé par un modèle d’inspiration celtique, plus décentralisé. Mais peut-on faire un tel changement, sans collaboration étroite avec la base de l’Eglise et avec ses ministres ? Peut-on le conduire en restant loin du terrain, enfermé dans un cockpit bardé de tableaux de bord ? Certes, le rapport affirme le rôle central des Régions mais … sans s’interroger sur leurs forces réelles, souvent très limitées.

Dans ce rapport, on a donc affaire – une fois de plus - à une vision cléricale qui veut faire porter tout le poids sur des ministres déjà trop souvent fragilisés dans leur santé. De plus, en voulant s’inspirer de modèles étrangers qui appartiennent à des contextes très différents du nôtre, on cède à l’illusion selon laquelle « l’herbe est plus verte de l’autre côté de la barrière ». Il faut noter que ces modèles sont ardemment défendus par des personnes qui n’ont guère eu l’occasion d’en démontrer la pertinence chez nous.

                                                 Pierre Farron, pasteur et théologien

                                               Ancien membre de l’Assemblée constituante

 

[1] A la suite de Louis de Saussure, professeur de linguistique aux Université de Neuchâtel, je considère que « Le masculin générique, (…) est en réalité une forme neutre, inclusive. »

 

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