«Le fait religieux? La boîte noire de l’enseignement»

Pour l'historien des religions Andrea Rota, l'enseignement du fait religieux en Suisse constitue la «boîte noire de l'enseignement» / Pixabay
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Pour l'historien des religions Andrea Rota, l'enseignement du fait religieux en Suisse constitue la «boîte noire de l'enseignement»
Pixabay

«Le fait religieux? La boîte noire de l’enseignement»

2 septembre 2019
ÉCOLES
Alors que la rentrée des classes bat son plein, nombre de parents s’interrogent sur ce qui se passe dans les classes à l’heure du cours sur les religions. Ils ne sont pas les seuls: les chercheurs aussi. Interview.

L’historien des religions Andrea Rota, de l’université de Berne, est le spécialiste de l’enseignement religieux en Suisse. Auteur de deux livres sur le sujet*, il n’en concède pas moins que l’enseignement du fait religieux dans notre pays reste une véritable «zone grise» pour tout à chacun. Explications.

Comment décririez-vous la place que les écoles suisses font aujourd’hui au religieux?

Si on regarde au niveau concret de l’horaire, combien de temps est consacré à la religion dans les écoles suisses, cette place est relativement petite. En revanche, ce qui a changé ces dernières années, c’est l’importance symbolique qui est accordée à cet enseignement. Depuis une dizaine d’années, on considère que la religion est un sujet important que tous les élèves doivent connaître, et que tous les élèves doivent avoir la possibilité de discuter en classe. C’est ça le grand changement.

Comment l’expliquez-vous?

Ce changement s’est opéré de manière progressive dans pratiquement l’ensemble des cantons suisses à partir des années 1990, et ce pour plusieurs raisons. D’un côté, dans plusieurs cantons, on avait remarqué que l’enseignement religieux qui était géré par les Églises, était en perte de vitesse. Il y avait de moins en moins de jeunes qui suivaient ces cours.

Cet enseignement était facultatif?

Disons plutôt qu’il y avait toujours, depuis la révision de la Constitution fédérale de 1874, la possibilité d’être dispensé de ce cours de religion. Cela fait partie de la liberté de religion. Ainsi, de plus en plus d’élèves profitaient de cette possibilité. Parallèlement, on assiste à la même période à une prise de conscience de la place de la religion dans la société.

Pour quelles raisons?

D’un côté, il y a une prise de conscience de la pluralisation du paysage religieux – une pluralisation qui est perçue comme un défi pour la cohabitation pacifique des individus ayant différentes croyances et pratiques religieuses. Mais il y a aussi une certaine prise de conscience de la sécularisation du pays. On voulait donc donner aux jeunes au moins la possibilité de comprendre de quelle manière la religion, ici le christianisme, a façonné notre culture et nos mœurs. Et puis il y a aussi eu la question des groupes dits «sectaires».

L'affaire du Temple solaire a joué un rôle important dans la réforme de l'enseignement en matière de religion
Andrea Rota, historien des religions

En 1994, il y a eu l’affaire de l’Ordre du Temple solaire, avec de nombreux morts en Suisse romande. Cet événement a suscité des craintes, plus ou moins justifiées, vis-à-vis d’un certain nombre de groupes religieux. On voulait alors donner une sorte d’orientation aux jeunes pour qu’ils puissent distinguer entre «bonne» et «mauvaise religion». C’était clairement le souci du moment, même si ce dernier aspect est pratiquement absent des débats actuels.

Concrètement, qui a donné l’impulsion pour cette réforme?

C’est un processus fascinant. Si chaque canton a eu son propre processus indépendamment des autres, tous ont abouti plus au moins au même résultat, soit l’introduction d’un cours en matière de religion. Quant aux principaux acteurs, on constate qu’il s’agit souvent de personnes sont actives à l’intérieure des Églises reconnues, mais aussi dans l’enseignement. Ce n’est donc pas un mouvement qui s’est fait contre les Églises.

Quel avantage les Églises voyaient-elles dans ces réformes?

A l’intérieur des Églises, il n’y avait évidemment pas unanimité. Mais un souci que les Églises reconnues ont toujours eu, c’est d’être des Églises au service de la population dans son ensemble. Or, dans le domaine de l’enseignement religieux, certains se sont aperçus que cette offre pour tous n’était plus donnée. Il fallait donc changer l’offre: passer d’un enseignement religieux à un enseignement sur les religions.

C’est alors qu’il est devenu obligatoire.

Exactement. Puisqu’il ne s’agit plus d’un enseignement religieux, plusieurs cantons ont décidé que ces cours-là n’étaient plus sujets à dispense. Puis, s’est posée la question la plus difficile, celle de savoir si c’était encore à l’Église de gérer ces cours, ou plutôt l’État. C’est là où il a fallu vaincre des résistances. Car, sur le changement de l’enseignement, il n’y a pas vraiment eu de résistance au sein des Églises. En partie parce que la pédagogie des Églises avait déjà commencé à évoluer dans ce sens à partir des années 1970.

Quand on parle aujourd’hui d’enseignement du fait religieux, de quoi parle-t-on exactement?

Ce qui se passe concrètement dans les classes? C’est un peu la boîte noire. En fait, cet intitulé est le résultat d’un compromis très suisse. Tout le monde était parfaitement d’accord sur ce que cet enseignement ne devait pas être. L’enseignement du fait religieux est donc d’abord défini par ce qu’il n’est pas: confessionnel, catéchétique, donné par les Églises. Du côté de ce qui est permis, la situation est bien plus vague. Je parlerais même d’une zone grise, qui navigue entre un enseignement non-catéchétique et un enseignement qui ne soit pas non plus antireligieux.

Qu’est-il donc advenu du rôle des Églises traditionnelles?

Celui-ci varie selon les cantons (lire l’encadré). Mais ce qui est certain, c’est qu’elles jouent encore un rôle dans les coulisses. Elles sont moins visibles au niveau institutionnel, mais encore bien présentes au niveau des idées, de la conception du matériel, de la pédagogie, et parfois aussi de la formation des enseignants.

Le contenu de cet enseignement ne dépend-il pas finalement de la sensibilité de l’enseignant?

On distingue en effet deux tendances.  Pour la première, la religion est un sujet d’étude, comme un autre. C’est la perspective des sciences des religions qui regardent la religion comme un fait social, anthropologique et historique. Pour la seconde,  la religion est perçue comme une ressource pour les élèves et la société en général. Le but étant que l’élève puisse trouver dans l’une ou l’autre de ces religions, des ressources pour répondre à ses questions existentielles, comprendre le monde, trouver du sens. C’est précisément dans ce domaine-là que l’enseignant a la plus grande marge de manœuvre.

La religion à l’école des cantons

Les écoliers romands reçoivent une leçon de culture religieuse. Le Plan d’étude romand prévoit un cours d’Éthique et cultures religieuses, distinct d’un enseignement religieux qui cherche à approfondir la foi. Il vise la connaissance des diverses traditions religieuses et humanistes, permet à chacun de trouver ses racines, mais aussi de développer des valeurs pour favoriser le vivre-ensemble.

Malgré l’harmonisation de l’école obligatoire votée il y a treize ans, le cours est laissé à la liberté des cantons.

Ainsi, cet automne, les écoliers vaudois, valaisans, fribourgeois et du Jura bernois se verront à nouveau dispenser un cours d’Éthique et cultures religieuses. Leurs voisins jurassiens auront un cours d’Histoire des religions. Quant aux élèves neuchâtelois et genevois, ils se frotteront au fait religieux dans le cadre de leur cours d’histoire. Les Églises reconnues sont aussi de la partie. Sur Vaud, des théologiens appuieront les enseignants en demande. À Fribourg et en Valais, un enseignement confessionnel facultatif est aménagé dans la grille horaire. Marie Destraz, Protestinfo

Portrait d'Andrea Rota sur demande