Ramadan 2020: moins de rituel, plus de spirituel

@iStock/agrobacter
i
Image d'illustration
@iStock/agrobacter

Ramadan 2020: moins de rituel, plus de spirituel

Raphaël Zbinden, cath.ch
28 avril 2020
Les musulmans de Suisse romande et de nombreux endroits du monde ont débuté, le 24 avril 2020, un mois de ramadan en confinement. Une situation qui complique les dimensions rituelle et communautaire de l’événement, mais qui peut avoir des avantages au plan spirituel, confirment des figures religieuses romandes.

«Le confinement en cas d’épidémie fait partie de la tradition islamique», note Hafid Ouardiri. Le directeur de la Fondation de l’entre-connaissance, basée à Genève, explique que cette tradition appelle les musulmans à rester 40 jours à la maison ou à ne pas rentrer chez eux si une maladie se propage.

Selon lui, les personnes de confessions musulmanes en Suisse romande comprennent tout à fait le sens des restrictions imposées depuis le début de la crise sanitaire. La fondation de Hafid Ouardiri s’occupe de relayer ce message de respect des directives publiques aux musulmans de la région de Genève. Il rappelle qu’éviter de se mettre en danger soi-même ainsi que les autres est un principe du Coran. «Il faut d’abord préserver la vie.» Il enjoint également à ne pas se plaindre de la situation. «Notre confinement est douillet comparé à celui de beaucoup de personnes», dans le monde, mais aussi en Suisse. En cette période de ramadan, où tout musulman est amené à encore davantage penser à son prochain, il convient de garder cela à l’esprit.

Retour aux origines

Certes, la situation peut être douloureuse pour des personnes qui se sentent d’habitude seules et qui comptent sur les événements collectifs liés au ramadan pour renforcer leur lien social, note Mohamed Ali Batbout, président des Associations musulmanes de Fribourg (AMF). Mais, sur le plan strictement religieux, la pratique islamique n’a pas absolument besoin de se réaliser dans un cadre collectif. «C’est comme cela que le pratiquaient le Prophète et ses premiers disciples, relève le Fribourgeois. Avec le confinement, nous effectuons donc une sorte de retour aux origines.»

Les communautés musulmanes, contrairement aux communautés chrétiennes, de Suisse romande n’ont pas mis en place des dispositifs spécifiques pour vivre les rassemblements à distance, également par manque de moyens. «Fondamentalement, le musulman n’a pas besoin d’une personne particulière extérieure, tel un imam, pour exercer les rituels, confirme Mohamed Ali Batbout. Tout fidèle qui a une connaissance de base de sa religion peut le faire lui-même.» Il est clair que des événements importants ne pourront pas avoir lieu. Traditionnellement, le ramadan commence avec la prière de Tarãwih, la veille du mois sacré. Pendant tout le mois, les musulmans sont censés participer aux prières dans leur mosquée respective. Même chose pour la fête de l’Eid al Fitr, qui clôt le mois sacré. Des rites qui devront être pratiqués à la maison, en raison des interdictions de rassemblement.

Une contrainte qui peut également s’avérer constructive pour Hafid Ouardiri. «En islam, il n’y a pas de limitation territoriale en matière de foi. La prière a la même valeur où qu’elle soit réalisée». Cette situation permettrait en outre de tisser un lien spirituel spécifique à l’intérieur des familles.

Se retrouver avec soi-même

Concrètement, le jeûne, un élément essentiel du ramadan, n’est pas affecté par le confinement. Pour Hafid Ouardiri, cela peut même avoir des effets bénéfiques. «Le jeûne nous permet d’éviter de nombreux éléments perturbateurs auxquels ont fait face souvent dans la vie de tous les jours. Il rend plus facile de se recentrer sur son être intérieur.» Les contraintes actuelles peuvent aussi ramener vers une sobriété et une frugalité de mise dans la tradition islamique et parfois perdue dans la pratique contemporaine du ramadan. «Dans certains pays, le ramadan est devenu une fête de la consommation, où les tables doivent être le plus richement garnies, dès la nuit tombée», déplore Hafid Ouardiri.

En cette période où beaucoup de personnes s’inquiètent pour leur santé, Mohamed Ali Batbout rappelle que ne sont astreints au jeûne que ceux qui sont aptes à le suivre. «L’avis du médecin prévaut en tous les cas, assure-t-il. Si un fidèle est empêché de jeûner à cause d’une maladie temporaire, il peut rattraper plus tard son jeûne. S’il s’agit d’une affection chronique, il a d’autres moyens d’accomplir ses obligations, par exemple en compensant avec des dons aux personnes dans le besoin.»

Séparés de corps, mais pas de cœurs

Car la charité est également l’un des piliers du mois sacré du ramadan. Les communautés musulmanes de Suisse romande ont fait en sorte que celle-ci reste praticable malgré la situation. A Genève, par exemple, la Fondation de l’entre-connaissance a organisé, avec l’aide de jeunes volontaires, des distributions de nourriture pour les personnes vivant dans la rue. Elle propose aussi un système de bons à faire valoir dans des magasins d’alimentation, pour les étudiants ou les plus démunis. «Les personnes peuvent venir chercher les bons l’une après l’autre, précise Hafid Ouardiri. Le mot d’ordre est de continuer l’aide, tout en évitant les rassemblements.»

Le Genevois espère en tout cas que cette période difficile pourra amener les musulmans et les autres membres de la société à un sursaut d’humanisme et de solidarité. «Nous devons faire en sorte que séparés de corps, nous ne soyons pas séparés de cœurs.»

Des recommandations nationales

La Fédération des organisations musulmanes de Suisse a publié des recommandations pour que le ramadan se vive dans le respect des normes sanitaires.

Par Marie Destraz, Protestinfo

Comme pour les églises, les synagogues et les autres communautés religieuses, les rassemblements dans les mosquées ne sont pas autorisés, lit-on dans le rapport explicatif sur l’ordonnance Covid-19 du Conseil fédéral. Une consigne qui n’est pas sans conséquence pour les musulmans qui ont entamé le ramadan le 24 avril dernier. La Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS) a donc pris les devants en communiquant une série de recommandations rappelant que «la protection de l’être humain dans sa globalité et aussi de sa santé est de première importance». Qu’il s’agisse de la prière de Tarãwih, de la prière du vendredi, de l’iftar (rupture du jeûne), de l’enseignement des enfants et des adultes ou encore de la prière de l’Eid al Fitr, tous les rituels du mois du ramadan ne peuvent pas se dérouler à la mosquée ou dans les locaux des associations cette année. Il est indiqué de pratiquer tous ces rituels à la maison, en famille. Des recommandations qui ne vont pas à l’encontre de l’enseignement islamique, contrairement à des rassemblements auto-organisés que la FOIS déconseille. La FOIS encourage d’ailleurs les imams à le rappeler aux fidèles.

Le ramadan sous confinement reste donc conforme au fondement de la foi. Il peut même être profitable sur un plan spirituel. «Les croyants qui regrettaient de manquer de temps pour le ramadan, l’auront cette année», constate Pascal Gemperli, porte-parole de la FOIS et secrétaire général de l’Union vaudoise des associations musulmanes. Du temps pour sa famille, pour les lectures spirituelles, l’introspection, mais aussi pour un recentrement sur soi-même et une remise en question. À ce titre, Pascal Gemperli note que l’offre spirituelle en ligne s’est développée et que bon nombre d’imams en Suisse se sont mis sur Youtube, notamment pour y dispenser un enseignement religieux à distance. Des initiatives nouvelles qui permettent, par exemple, de rejoindre les jeunes musulmans.

Aujourd’hui pourtant, «c’est l’aspect communautaire qui va manquer. Traditionnellement, on invite les gens à la maison ou à la mosquée pour offrir le repas de rupture du jeûne. Les croyants se rassemblent également pour prier. Ce ne sera pas possible cette année», note le porte-parole de la FOIS.

Privés de rassemblement, mais jusqu’à quand? Le 24 mai prochain, les musulmans célébreront la fin du ramadan, lors de la fête de l’Aïd el-Fitr. Si l’espoir tient bon, Pascal Gemperli ne se fait pas d’illusion, «Vu le plan de déconfinement prévu par les autorités, la fin du ramadan ne se fera pas dans les mosquées et les locaux des associations.»