
«Évangile et révolutions»
La route grimpe jusqu’à un promontoire qui domine la vallée de l’Ouche. A la ferme de la Chaux, à La Bussière-sur-Ouche en Bourgogne, l’éco-hameau chrétien de Goshen a ouvert son terrain à la quatrième édition du Festival des Poussières, du 20 au 23 août. Deux consignes à l’arrivée: ne faire aucun feu et économiser l’eau car la communauté n’en a presque plus. Des hôtes généreux qui accueillent quelques 650 festivalièr·es arrivé·es à vélo, à pied ou en covoiturage. Le matin, la bruine s’accroche aux barnums tandis que l’après-midi, le soleil se découvre et réchauffe le camp. Le festival affiche complet, les inscriptions se sont remplies en trois jours.
Ici, pas de prestataires, chacun·e s’inscrit à un service comme en camp scout. Vaisselle, cuisine, relais parents à la garderie, entretien des toilettes sèches, etc. Le t-shirt officiel, une linogravure de l’artiste californienne Sarah Fuller, résume l’idée: «Everybody wants a revolution but nobody wants to do the dishes» (Tout le monde veut la révolution, mais personne ne veut faire la vaisselle). La cuisine est végane avec au menu tofu, betteraves et carottes râpées, quinoa, graines, soupes, et au goûter, mirabelles et cookies. Près de la place du hameau, on se presse à l’atelier de linogravure sur t-shirts, de poterie ou de sérigraphie, aux stands associatifs, ceux des revues du christianisme de gauche –Le Cri, La Vie, Anastasis– ou de la maison d’édition Labor et Fides. En fin de journée, les chenis –petits groupes– se retrouvent pour relire la journée, en cueillir les fruits et faire collectif. La journée se conclut par un bal grec, une scène ouverte, un jam de louange, un conte ou un DJ.
Un foisonnement de propositions
Le programme aligne une quarantaine de rendez-vous en quatre jours, dont une dizaine en parallèle à chaque créneau. Il faut donc choisir: antifascisme chrétien, psychiatrie au service du capitalisme, théologies de la libération palestinienne, «comment la droite a confisqué saint Thomas, le Docteur commun», aide sociale à l’enfance, désarmement du béton, théologie queer, être une personne trans engagée dans son Église, arpentage de l’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV, premièr·es chrétien·nes et l’argent, etc. En contrepoint de toutes ces réflexions, on peut participer à une lectio divina, au chant grégorien de l’office du milieu du jour, à une méditation islamo-chrétienne sur la justice, à des lectures de poésie mystique, une célébration œcuménique, une messe catholique, un temps interreligieux.
Si aucun thème ne domine les autres, une question circule: Jésus est-il venu changer les cœurs ou les structures? C’est la préoccupation commune, celle d’articuler conversion intérieure et transformation politique sans sacrifier l’une à l’autre. Deux autres sujets sont saillants: les abus, l’emprise, et révolutionner l’éthique sexuelle chrétienne. Malgré la richesse des propositions, le format montre ses limites car, mise à part quelques conférences, la plupart des interventions font entendre deux ou trois voix et donnent l’impression de trois exposés juxtaposés plutôt qu’une discussion articulée.
Ce que les Romand·es viennent y chercher
Une poignée sont monté·es de Suisse. Une pasteure réformée lausannoise qui n’a pas voulu décliner son identité, venue par le bouche-à-oreille, cherche «plus de cohérence» entre ce qu’elle prêche en chaire et les défis de l’époque. Ici on y fait un travail de lucidité sur les angles morts des Églises et de la théologie, «qui peut être mortifère». Elle y voit une fidélité à la devise réformée «Ecclesia semper reformanda» (L'Église doit sans cesse se réformer) et y nourrit l’envie d’investir les institutions pour les changer. L’autogestion, «très responsabilisante», et la prévenance de l’accueil la frappent en particulier.
Une autre pasteure vaudoise, Joan Charras-Sancho, venue avec un groupe, est là pour la deuxième fois après avoir découvert le festival sur Instagram. Elle décrit l’expérience comme une «grande plongée dans les questions des catholiques trentenaires français» : la morale sexuelle et la chasteté, saint Thomas, des interrogations qui ne sont pas celles de son Église. Restent l’écologie, l’antiracisme et la justice sociale, terrain de connivence, de même qu’un réel effort œcuménique dans les liturgies. Elle souligne aussi la prise en compte réussie des enfants et devine derrière la logistique d’anciens scouts. Pour elle, le festival est «une oasis d’anarchisme chrétien très joyeux».
Frédérique Zahnd, membre de l’association féministe catholique Magdala exclue de la paroisse lausannoise qui l’accueillait, en est à sa troisième édition. Elle s’émerveille au festival de «la renaissance d’une Église de gauche» qui cherche à être contemporaine de son époque plutôt que de planer au-dessus. «Un tel réseau n’existe pas en Suisse, où le christianisme est étiqueté conservateur». Ce qui se vit ici, résume-t-elle, relève de l’infusion plus que de l’action directe. Au festival on ouvre les consciences et on soutient le désir d’agir. Elle repart intellectuellement ressourcée pour l’année. Une Genevoise catholique d’une quarantaine d’années qui n’a pas souhaité donner son nom, venue avec son ado, dit sa surprise de trouver tant de ferveur et de place accordée à la spiritualité dans un évènement à forte teneur politique.
L’oasis et ses limites
Le public, très majoritairement blanc et diplômé, laisse deviner un fort capital culturel, que les codes militants rendent d’autant plus perceptible. On y retrouve une interrogation commune à la gauche radicale, celle d’une grande lucidité sur les rapports de domination, que chacun·e cherche à appliquer à sa propre position.
Demeure ce que personne ne trouve ailleurs, un lieu où l’on tient des conversations impossibles à mener en paroisse, où l’on se laisse toucher et interpeller. On en repart avec du grain à moudre, l’envie de s’investir au quotidien et revenir l’an prochain. Pour les Suisses, on réfléchit à importer l’idée du festival en terre helvétique mais aucun projet concret pour l’instant.









