Et l'on dit que Jésus dit: "Nous d'abord !"

Un dispositif esthétique: culte ou exposition ?
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Temple de Malagou (Genève) en mode Covid-19
Un dispositif esthétique: culte ou exposition ?

Et l'on dit que Jésus dit: "Nous d'abord !"

27 mai 2020

L'annonce par le Conseil Fédéral, au 20 mai dernier, de la reprise des cérémonies religieuses avec une dizaine de jours d'avance sur la phase trois du déconfinement à la mode helvétique a été accueillie comme une bonne nouvelle: enfin, on allait pouvoir célébrer à nouveau, et autre chose que des funérailles. Certes célébrer sous mode Covid, donc réduit et sous concept de protection, mais célébrer tout de même – et pour Pentecôte plutôt qu'à la mi-juin ! Or, pour cette fête où une Bonne Nouvelle se voit partagée et comprise dans la langue de l'autre, j'ai peur qu'il s'agisse là d'un contre-signe manifeste.

 

Au soir de l'annonce, j'ai été l'une des rares voix à m'interroger sur ce passe-droit jusqu'à ne pas m'en réjouir. Pourquoi ? Par plaisir de la lamentation ? Ce n'est pas moi qui suis allé chigner auprès d'Alain Berset. Non: si j'ai émis des réserves et même des regrets, tout en donnant avec diligence à mes collègues ministres les indications nécessaires pour une reprise anticipée, c'est parce que j'ai trouvé cette démarche fondamentalement corporatiste. Donc inappropriée.

 

On n'est pas loin de voir certains en appeler une fois encore au prophétisme pour des Eglises qui deviendraient phare du déconfinement. Heureusement, avec la réouverture des commerces en tous genres ou presque, des publicains nous ont précédés dans le Royaume de Dieu (Mt 21,31), une fois encore. Les prostituées, elles, attendront encore un peu. Mais le seul signe que donnent les Eglises avec d'autres croyants, c'est celui d'une impatience et d'une suffisance: nous d'abord, le reste de la société civile ensuite – nous montrons la voie et nous nous réjouirons pour les autres après. Il aurait tellement mieux valu nous réjouir ensemble. Ça aurait été la marque d'une compréhension profondément et sainement laïque de notre présence: non pas avant, mais avec. Sans doute ne fallait-il pas trop en demander: les esprits ne sont pas encore prêts. Au lieu de cela, au lieu d'attendre encore un peu, au lieu de nous engager pour des droits partagés et communs, nous nous complaisons dans le privilège qui nous est accordé avant le monde associatif de voir nos droits de rassemblement à nouveau garantis pour célébrer. Qu'on me comprenne bien, car j'ai déjà entendu l'objection: je ne parle pas ici du monde économique en multiples déclinaisons, ni de l'école, ni de l'appareil de l'Etat ou de ses représentations parlementaires: je parle bien du monde associatif, celui qui nous concerne et avec lequel nous tramons le tissu de la société civile, et notamment le monde culturel.

 

A mes yeux, ce qui s'est passé avec cette anticipation n'est que le reflet du vieux monde: celui où les convictions religieuses, tout importantes et précieuses et dignes de protection qu'elles soient, valent finalement mieux que d'autres, reléguées à l'après. Or ce qu'on appelait la paix confessionnelle (pour construire la Suisse moderne au lendemain des grandes fractures religieuses qui ont marqué le XIXe siècle jusqu'à la guerre civile), et qui devient aujourd'hui la paix convictionnelle, mérite mieux que des Eglises qui jouent des coudes et vont jusqu'à se donner des airs de résistance parce que, pour quelques semaines, la liberté de culte fut, bien moins que menacée par le droit d'exception, seulement contrariée. Là-dessus, au vu de leurs prétentions, églises, synagogues, ashrams et mosquées n'ont pas intérêt à se planter et voir fleurir des foyers d'infection. Vraiment pas. Qu'elles soient humbles, ça nous changera.