Foi chrétienne et économie

i
[pas de légende]

Foi chrétienne et économie

8 octobre 2020

Foi personnelle et dessein de Dieu

Être chrétien veut dire que nous sommes appelés à mettre en pratique notre foi dans notre vie de tous les jours. Jésus a résumé cet appel de manière saisissante en rappelant les commandements: aimer Dieu et aimer son prochain. Ce deuxième commandement, aimer son prochain comme soimême, nous l’entendons avant tout sur le plan de notre éthique personnelle et de nos relations avec autrui. L’apôtre Paul le décline à plusieurs endroits dans ses épîtres en des termes clairs: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi (Gal 5:22-23); bonté, justice, vérité (Éph 5:9); compassion, bienveillance, humilité, douceur, patience (Col 3:12-13), et par-dessus tout: l'amour (Col 3:14). Le prophète Michée utilise les mêmes mots pour nous dire ce que le Seigneur réclame de nous: rien d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse, et de marcher humblement avec Dieu (6:8, trad. Bible de Jérusalem).

La dimension personnelle, individuelle, de la foi et de ses engagements est celle qui nous concerne en premier lieu. Elle est prépondérante dans notre écoute de l'évangile. Elle occupe une grande place dans la prédication de la Parole, dans nos réflexions sur les textes bibliques et dans les célébrations et les activités de nos communautés paroissiales. Cela est "digne et juste", pour le dire avec les paroles de la liturgie eucharistique. Répondre au salut offert en Christ, confesser que Jésus est Seigneur (I Cor 12:5), est d'abord un acte personnel. En même temps, le fait de croire nous insère dans une dynamique qui est plus vaste que notre existence individuelle: le dessein de Dieu, qui englobe la Création toute entière. En Jésus le Royaume de Dieu est devenu proche (Mc 1:15). Les guérisons, les gestes accomplis par Jésus en sont les signes, sa prédication l'annonce, les paraboles l'illustrent, les béatitudes en dessinent la plénitude. Le règne de Dieu qui vient concerne tous les aspects de la vie humaine, personnelle et collective, et toutes choses sur terre et dans les cieux (Col 1:16). Il s'étend jusqu'aux "principautés et puissances" (Col 2:15). Le dessein de Dieu est de réunir l'univers entier sous un seul chef, le Christ (Éph 1:10).

Le message de l'évangile

Dès lors, l'évangile, la bonne nouvelle, s'adresse à la fois à l'ensemble de notre vie, individuelle et collective, et à la société et ses structures sociales, économiques et politiques. Dans l'Ancien Testament, l'alliance de Dieu avec Israël s'applique au corps social tout entier et englobe le souci des plus vulnérables: le pauvre (Ex 23:6), l'étranger (Ex 21:21-24) et la veuve et l'orphelin (Dt 24:19-22). En citant Ésaïe 61:1-2 au début de son ministère, Jésus dit qu'il est venu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres ... proclamer la libération aux captifs ... la liberté aux opprimés (Luc 4:18-19). Cette même proclamation se trouve dans le cantique de Marie: ... (le Seigneur) a élevé les humbles, les affamés, il les a comblés de biens ... alors que ... il a renvoyé les riches les mains vides, et jeté les puissants à bas de leurs trônes ... Face aux injustices sociales et économiques, le message de l'évangile est celui de la libération des pouvoirs oppressants. Sur le plan personnel, l'évangile nous appelle à la conversion et à l'amour du prochain. Sur le plan collectif, de la société, des structures sociales dont nous faisons partie, il nous demande de penser et d'agir dans la perspective de la seigneurie du Christ sur toutes choses. Le tout est rassemblé dans la parole de Jésus: cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice ... (Mt 6:33). Ce n'est pas à nous d'établir le règne de Dieu. Dans l'attente de son accomplissement, dont nous avons la promesse, notre vocation est de témoigner de la justice du Royaume qui est proche, qui est à venir, qui est à chercher. Tout en priant la prière que Jésus nous a enseignée: que ton Règne vienne ...

L'économie

L'économie est un secteur de la vie collective dont le rapport avec la foi n'est à priori pas évident. Certes, dans les relations que nous avons en tant qu'acteurs de la vie économique et dans nos actes, comme employé, employeur, consommateur ou autre, nous devons être honnête, juste, bon et fiable. En outre, nous, protestants réformés, sommes marqués par une éthique qui valorise l'application à la tâche et le travail bien fait. Cependant, nous sommes enclins à considérer que le choix d'un système économique et la gestion de l'économie sont des questions qui relèvent plutôt du monde profane et de la "politique".

Le terme économie vient de deux mots grecs: oikos qui signifie maison ou ménage, et nomos qui veut dire règle, loi. Ensemble, ils désignent la gestion ou l'intendance d'un ménage. L'économie était donc à l'origine la gestion des ressources du ménage et, plus largement, de la cité: la production, la distribution, le partage et la consommation des biens, pour le bien-être de tous ses membres.

Bible et économie

La Bible n'offre pas de modèle économique "clés en mains" qui serait conforme à la volonté de Dieu. Mais les thèmes de l'économie sont présents tout au long de l'Ancien et du Nouveau Testament. Cette même parole du prophète Ésaïe citée par Jésus annonce ... une année de grâce du Seigneur (Luc 4:19). Cette proclamation renvoie à la prescription de l'année du jubilé qu'on trouve dans le chapitre 25 du livre du Lévitique (v. 1 à 17). Chaque septième année, Israël devait observer une année sabbatique de jachère des champs et de remise des dettes (Dt 15:1-11), et après sept fois sept années, une année de jubilé dont le but était l'affranchissement et le retour de chacun à son patrimoine, en plus de laisser reposer la terre et de remettre les dettes. Il s'agissait de réparer les injustices, de faire en sorte qu'il n'y ait pas de pauvres (Dt 15:4) et de rétablir une répartition équitable des biens (le patrimoine). La jachère des champs était une disposition de préservation de la terre, donc, en termes d'aujourd'hui, écologique, et de foi en Dieu qui pourvoit.

L'économie d'Israël de l'époque était essentiellement rurale et familiale. Les prescriptions de la Torah ne sont pas transposables telles quelles à une économie moderne. Mais les impératifs de justice, de sollicitude pour le pauvre et d'équité demeurent. Les prophètes de l'Ancien Testament n'ont de cesse de le rappeler en évoquant les questions économiques. Amos accuse Israël d'avoir vendu le juste pour de l'argent et le pauvre pour une paire de sandales (2:6-7). Que la justice coule comme un torrent intarissable! s'exclame-t-il (5:24). Ésaïe condamne ceux qui joignent maison à maison, champ à champ, jusqu'à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays (5:8). De même, Jérémie dit malheur à qui bâtit son palais sans la justice ... qui fait travailler pour rien son prochain (22:13), et ajoute que connaître le Seigneur consiste à pratiquer la justice et le droit ... et juger la cause du pauvre (22:15-16). Dans sa vision eschatologique, Ésaïe dessine les contours d'une économie juste: Ils bâtiront des maisons qu'ils habiteront, ils planteront des vignes dont ils mangeront les fruits; ils ne bâtiront plus pour l'habitation d'un autre et ne planteront plus pour la consommation d'un autre (65:21-22).

Dans le Nouveau Testament, le pauvre est au cœur même du message de l'évangile (Mat 11:5), et la justice est celle du Royaume de Dieu. Le juste est celui qui donne à manger et à boire, qui revêt, qui visite, et qui accueille le plus petit des frères (et sœurs) du Fils de l'homme (Mt 25: 35-36). Parce que c'est en ceux qui ont faim et soif, qui sont nus, qui sont captifs, qui sont étrangers, que se présente le Christ qui appelle à l'amour du prochain. Dans la première communauté chrétienne à Jérusalem cette vision d'une économie où nul n'était indigent et chacun recevait selon ses besoins était à l'œuvre; elle était une "grande grâce" (Actes 4:33-35). Le "service des tables" - la diaconie - fut institué au même titre que le "service de la Parole" (Actes 6:2-4), en écho au double commandement: aimer Dieu et aimer son prochain. 2

En conclusion

En Jésus le Royaume de Dieu s'est approché. Par sa mort sur la croix et sa résurrection, Dieu l'a fait et Seigneur et Christ (Actes 2:36). Sous la seigneurie du Christ il n'est pas possible de servir deux maîtres: vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent (Mt 6:24). Pour le chrétien, il ne saurait y avoir de séparation entre certaines sphères de la vie qui appartiennent au sacré, et d'autres qui font partie du profane. L'économie, comme tout autre domaine de la société, est sujette au jugement de Dieu.

Dans notre vie de citoyen, il y a des moments où nous sommes interpellés, appelés à nous positionner par rapport à des questions concernant l'économie, son fonctionnement, le comportement de ses acteurs qui détiennent le pouvoir: les autorités politiques, le monde de la finance, les grandes entreprises comme les multinationales. L'éthique chrétienne nous montre que nous devons opter et œuvrer pour une économie

- qui soit juste

- qui ait le souci du pauvre et du marginalisé

- qui vise la répartition équitable des biens

- qui respecte les droits humains,

et qui préserve l'environnement; dans le mot écologie il y a aussi le grec oikos: la sauvegarde de la création est inséparable de la gestion de la "maison" que Dieu a confiée à l'humain, son oikoumene, toute la terre habitée (Mt 24:14).

Je suis venu, a dit Jésus, pour que les hommes aient la vie, et l'aient en abondance (Jn 10:10): une promesse qui intègre elle aussi tous les domaines de l’existence. Un appel à œuvrer également, dans la conscience que notre combat pour la justice et la sauvegarde de la création est à livrer au cœur d’un monde marqué par le péché, mais que Dieu aime.