Ne te courbe que pour aimer

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[pas de légende]

Ne te courbe que pour aimer

7 janvier 2020

En ce début d’année électorale, le Président américain a galvanisé ses électeurs évangéliques en affirmant en Floride : «je suis convaincu que Dieu est de notre côté». Sous-entendu qu’il n’est pas du côté des démocrates.

Cette saillie politico-religieuse survenait à la veille de la fête de l’Épiphanie, une fête qui signifie la « manifestation de Dieu ». Cette solennité a longtemps été la plus grande fête chrétienne célébrée jusqu’au 4e siècle ; date à partir de laquelle Noël s’imposa en Occident, du moins, comme la fête chrétienne par excellence.

La formule mobilisée par Trump dans son discours fait référence à un texte biblique de la nativité, dans l’Évangile de Matthieu (1 :23) où l’ange annonciateur de la naissance de Jésus fait allusion à un passage du prophète Esaïe, et qui annonce que l’enfant à naître prendra le nom d’Emmanuel qui signifie « Dieu est avec nous ».

En allemand, la formule deviendra une devise militaire prusse, allemande ; et en cyrillique des soldats de l’Empire russe. Elle ornera les boucles des ceinturons des soldats de l’armée allemande jusqu’en 1960; à noter que les SS en avaient une autre.

Depuis la nuit des temps, l’homme, par attavisme religieux, s’attend à ce que « Dieu soit de son côté ». Ce pourrait être, grossièrement résumé, l’un des buts des religions que de s’assurer que Dieu soit toujours du côté de celui qui lui témoigne un dévouement sans faille, par la pratique et la célébration de rites et de codes de toutes sortes, par l’attachement à des traditions et le respect des dogmes.

On a vu plus haut, ce que cette formule doit au christianisme ; mais disons le haut et fort, le verni chrétien que revêt ces mots est tragique et dommageable. Elle est même contraire à la manifestation, à l’épiphanie de Dieu, tel que le chrétien la perçoit en la personne de Jésus.

À la suite du philosophe Marcel Gauchet, je crois que le message du Christ, son esprit, marque un tournant radical dans l’histoire des religions et signe même ce que Gauchet appelle « la religion de la sortie de la religion ».

Dieu s’est fait homme et son message vient interroger, questionner notre religiosité, les images que nous nous faisons de Dieu et nos idoles. Le familier des Évangiles ne peut qu’être frappé par l’extrême liberté qui anime Jésus, y compris par rapport aux codes, aux dogmes et aux institutions religieuses de son temps. Un Dieu qui se penche vers l’humain et se fait proche de lui est un Dieu qui bouscule la pensée religieuse en ce sens que Dieu n’y tient pas le rang qu’on lui attribue généralement. Le Dieu qui se dévoile et se manifeste en Jésus quitte le firmament pour mettre pied à terre.

Si Dieu vient au monde et à l’homme, c’est pour nous manifester « en, par et avec » l’homme Jésus, ce qu’est l’humanité accomplie à laquelle nous sommes appelés à devenir.

Aussi se préoccuper de savoir si Dieu est de notre côté, ou de l’affirmer avec prétention, comme l’a fait le président Trump, non seulement transpire une religiosité archaïque, mais relève d’une pure trahison de la pensée chrétienne.

La vraie question que devrait se poser tout chrétien et  tout homme de bonne volonté, est de savoir s’il est du côté de ce Dieu qui se fait proche des humbles, des faibles et des vulnérables.

Dite autrement, à la lumière des textes de l’Épiphanie qui célèbrent la venue de mages d’Orient, la seule question qui vaille pour nous aujourd’hui est de savoir devant qui et devant quoi sommes-nous prêts à nous prosterner. Car pour notre plus grand malheur, notre nature humaine aime à s’agenouiller, à s’incliner devant des idoles, des forces séduisantes ou obscures qui nous déshumanisent et nous asservissent.

Aussi pour vous accompagner dans cette nouvelle année 2020, je vous laisse ce vers du poète René Char, dans lequel je reconnais le cap manifesté par Dieu en Jésus-Christ : « Ne te courbe que pour aimer ».