À l’école du manque

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Vendredi 13 mars 2020, à Lausanne: razzia dans les magasins.
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À l’école du manque

17 mars 2020

16 mars, le Conseil Fédéral vient d’annoncer qu’il prenait les pleins pouvoirs. Heures graves, heures décisives où se révèlent, tant les forces et les résiliences d’une société que ses faiblesses et ses zones d’ombre. Devant un ennemi invisible, impalpable, nous avons mis longtemps avant de prendre la mesure de la crise. Nous avons hésité entre inconscience et sidération, entre crânerie et crainte. Comme beaucoup, j’ai été frappé ces derniers jours, par les mouvements de « razzia » observés dans les grandes surfaces, où certaines denrées alimentaires ont été littéralement dévalisées.

Comment ne pas voir dans ces comportements de panique, le signe d’un basculement où une partie de la population prend soudain conscience du péril et perd son innocence et son insouciance avec crainte et tremblement.

Le plus étrange dans ce mouvement de bascule fut de voir la ruée improbable sur le papier de toilette. Si la peur de la pénurie alimentaire peut s’expliquer par l’angoisse ancestrale de la famine, enkystée depuis des millénaires dans nos cerveaux reptiliens, celle de manquer du papier hygiénique a de quoi étonner. Le fameux rouleau, objet de toutes les convoitises, mérite un peu d’histoire. Nous devons son invention à l’américain John Gayetty en 1857. La fiche Wikipédia qui lui est consacrée a l’épaisseur d’une feuille de PQ. En la lisant, je retiens que son invention ne rencontra pas le succès commercial escompté, contrairement à ce que les comportements récents auraient pu le laisser penser. L’autre découverte est plus surprenante encore : sur les feuilles de papier de ses rouleaux, John Gayetty avait fait imprimer son nom en filigrane, comme on le fait pour les billets de banque. Gayetti avait-il peur de la falsification, de la contrefaçon ? De quoi considérer définitivement le papier de toilette comme un papier valeur.

À propos de valeurs : ces prochaines semaines, à moins que ce ne soit ces prochains mois, seront marquées par un ralentissement de toute notre société pour cause d’urgence sanitaire et de protection des plus vulnérables. Ces temps sont inédits pour beaucoup de citoyens et citoyennes, qui comme moi, sont nés après guerre. Nous avons vécu tant d’années de prospérité et de paix où notre confort n’a cessé d’augmenter et où nous pouvions disposer de presque tout sans délai. Nous avons vu arriver sur les étals de nos épiceries les fruits et légumes les plus exotiques. Même le vaste monde était devenu disponible – à bon marché - jusque dans ses horizons les plus lointains.  Notre système de santé nous a habitués à être « aux petits soins ». Des hommes et des femmes se relayaient dans notre commune, notre canton, notre pays pour nous assurer une stabilité politique et économique sans pareil. Nous avons goûté à cette plénitude avec une gourmandise parfois insatiable, en en réclamant toujours davantage. Peut-être avons-nous été tentés de penser - sans trop y réfléchir - que tout cela était un dû, oubliant – peu à peu – que de petits riens comme le simple fait de nous lever chaque matin relevaient si ce n’est du miracle, du moins de l’émerveillement. Ainsi en va-t-il du papier hygiénique qui manque si cruellement ailleurs.

À propos de manque : pendant ces semaines, peut-être ces mois, nous allons y être confrontés ensemble. Enfin … tout est relatif, aucune disette à l’horizon, seulement un manque modéré. C’est ce manque qui non seulement nous unira, mais nous enrichira. Et je mesure en l’écrivant, que c’est un privilège que de pouvoir l’affirmer. Alors nous découvrirons sous l’encombrement de notre abondance, des perles : la patience, la bienveillance, la coopération. Alors nous découvrirons de petits riens auxquels nous ne prêtions plus attention : des sons que l’excès de bruit ambiant ne nous permettait plus d’entendre, le bruit d’un tissu qui flotte au vent, celui ténu d’un fin silence. Nous nous réhabituerons à la lenteur dans un monde où nous étions dépassés par l’accélération de tout. Nous nous arrêterons pour parler (à distance comme il se doit) avec des personnes que nous ne connaissions pas. Nous prendrons le temps de faire des commissions pour des voisins. Et nous serons alors comblés de l’essentiel. Le plus dur sera d’en garder longtemps après, le goût, la saveur et le désir.