De quoi le coronavirus est-il le nom. Lettre à mon ami Dimitri Andronicos

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De quoi le coronavirus est-il le nom. Lettre à mon ami Dimitri Andronicos

8 juin 2020

Mon cher Dimitri,

Je viens de découvrir ton billet de blog intitulé « Pensées sur la pandémie » (https://www.reformes.ch/pensees-pandemie) . Les idées que tu y défends avec Antoine Chollet m’incitent à vous répondre. Et comme je ne connais pas ton co-signataire, c’est à toi que je m’adresse.

Permets-moi de commencer par une remarque générale, à laquelle m’invite votre dernier point. Vous y écrivez que « nous nous souviendrons – aux côtés des douleurs et des difficultés – de l’apaisement des rues sans voitures et sans bruit, du temps à disposition, des échanges, de la solidarité, de la simplicité, de tout ce qui est encore possible ». Cette phrase reflète l’expérience faite ces dernières semaines par les privilégiés que nous sommes toi et moi. Je les ai passées à la montagne, assistant à l’éclosion du printemps. J’ai observé les cerfs dans la prairie d’en face, croisé bouquetins et chamois sur les sentiers bientôt déneigés, surpris un blaireau qui soulageait sa vessie au détour d’une passerelle, joué à cache-cache avec un chevreuil qui me regardait narquois, à peine dissimulé derrière un buisson encore décharné. Et pendant ce temps, le mélèze devant la porte verdissait et les cerisiers du hameau fleurissaient. Un temps véritablement paradisiaque, qui me permit de lire des milliers de pages. Et nous savions l’un et l’autre ne pas devoir craindre une diminution de salaire ou une perte d’emploi liées à la pandémie. Cela nous a permis de prendre les choses avec cette distance qui sied aux philosophes.

Mais quels souvenirs garderions-nous de cette période si nous nous étions retrouvés au chômage, enfermés dans un appartement trop petit, sans lieu où nous retirer pour lire ou réfléchir ? Ces semaines nous laisseraient alors le souvenir d’un temps de privations et d’incertitudes, auquel la levée progressive des restrictions n’aura pas mis fin. Cette autre expérience est sans doute celle qu’a faite la majorité de nos concitoyens. Et dans des contrées moins riches que la Suisse, leur proportion est probablement encore plus élevée. Les statistiques parlent hélas une langue claire : la covid-19 (l’Académie française a décrété que le terme était féminin ; dont acte !) a un fort biais social ; elle frappe beaucoup plus gravement les groupes socialement défavorisés. Cela vaut tant du nombre de personnes atteintes ou décédées que des conséquences des mesures visant à lutter contre la pandémie. Pour tous ceux qui ne profitent pas d’un cadre de vie agréable et d’une certaine sécurité financière, la pandémie ressemble davantage à un purgatoire dans lequel ils expient les injustices qu’ils n’ont pas commises. Et pour certains, elle est le début d’un enfer dont ils ne sont pas près de voir la fin : le dogme de l’éternité des peines infernales conserve hélas ici toute sa vérité ! Quand nous parlons de la pandémie, il faut nous garder de l’oublier.

Mais venons-en à quelques autres points de votre billet.

Je conteste assez fondamentalement la lecture que vous faites de ce que nous avons vécu ces dernières semaines. À mes yeux, il ne s’est nullement agi d’une expérience dans laquelle la « société » aurait découvert ou redécouvert sa capacité et ses possibilités d’action. Nous avons au contraire assisté à un moment où le pouvoir exécutif (en Suisse : le Conseil fédéral) a imposé des mesures strictes restreignant les libertés au service de l’intérêt le plus égoïste qui soit : la survie physique, c’est-à-dire la conservation de soi. Pour le dire en termes de philosophie politique, nous avons vécu une résurgence de l’État comme Léviathan. Cela n’a strictement rien à voir avec l’idée républicaine d’une société dans laquelle les individus conviennent ensemble de l’avenir qu’ils veulent se donner. Je ne sais pas si « la société » existe. Mais quoi qu’il en soit de cette question complexe (il faudrait s’entendre sur ce que recouvre le terme « société », et sur le sens du prédicat d’existence lorsqu’il se rapporte à la réalité définie comme « société »), il me paraît évident que les semaines de confinement n’ont fait apparaître aucune « alternative sociétale ». Les semaines que nous venons de vivre ont exacerbé les inégalités ; leurs conséquences seront financièrement et socialement catastrophiques pour les plus faibles.

Il me paraît tout aussi illusoire de vouloir découvrir dans les formes d’entraide qui se sont développées plus ou moins spontanément ces dernières semaines les prémices d’une nouvelle solidarité. C’est confondre initiatives privées, parfaitement louables au demeurant, et mouvement social. Les restrictions imposées pour lutter contre la pandémie ont rendu impossible toute émergence d’un mouvement social. Les tentatives en ce sens ont été impitoyablement réprimées par la police. Et les mesures prises par l’État pour assurer un revenu de remplacement à ceux que privait de ressources le semi-confinement s’accompagnent d’un contrôle bureaucratique souvent tatillon et volontiers répressif (la principale fonction des « Offices régionaux de placement » consiste à contrôler le respect des règles de l’assurance chômage et à prononcer des sanctions financières quand elles ne le sont pas). Cette discipline bureaucratique contribue à accroître le contrôle sur les individus bien plus qu’elle ne favoriserait l’éclosion spontanée de nouvelles formes de socialité. Quant au transfert de l’essentiel de la communication sur les médias électroniques, elle ne fait qu’accroître la « fracture sociale » : les plus défavorisés ne disposent pas de l’infrastructure nécessaire, les plus âgés n’en maîtrisent pas la technique. Si l’on veut tirer un bilan, encore provisoire, de ces dernières semaines, c’est à un double processus que nous avons assisté : un accroissement des inégalités sociales renforçant l’exclusion des plus faibles de toute forme de communication et de participation, et l’augmentation du contrôle étatique et bureaucratique sur la vie quotidienne des personnes. En clair, c’est à des restrictions massives de la liberté que nous avons affaire, quel que soit le sens que l’on donne au terme de « liberté ». Ce n’est pas ainsi que l’on pose les bases d’une renaissance de la société !

Il me paraît tout à fait illusoire de voir dans la reconnaissance du rôle joué par les personnes actives dans certaines professions comme la grande distribution, les services de livraison ou les soins médicaux l’indice d’un « bouleversement de la hiérarchie sociale ». Ces professions resteront sous-dotées en capital, aussi bien financier que social. Et il y a fort à parier qu’elles ne verront pas leur rémunération augmenter de façon massive. Cela n’a pas grand-chose à voir avec une quelconque recherche d’enrichissement des quelques-uns. Les services postaux et la plupart des institutions médicales sont en mains publiques ; et les deux plus grands distributeurs sur le marché suisse sont des coopératives qui ne distribuent pas de dividendes. Ce qui incite à douter d’une augmentation des salaires dans ces professions, ce sont les effets en chaîne d’une telle mesure : elle entraînerait une hausse du prix des services et des biens concernés : service postaux, alimentation, soins médicaux. De telles hausses de prix auraient des répercussions sur le coût de la vie en général, et sur les primes d’assurance-maladie en particulier. Or, en période de récession, une augmentation du coût des biens de première nécessité frappe plus durement les personnes ayant des revenus modestes parce qu’elles consacrent une part plus importante de leurs ressources à l’acquisition de ces biens. Sous couvert de justice sociale, de telles augmentations de salaire sectorielles auraient donc des effets pervers dont les plus démunis feraient une fois de plus les frais.

Enfin, nous avons fait l’expérience immédiate des conséquences de la décroissance : il y a un monde entre le renoncement volontaire à des formes de luxe superfétatoires et une interdiction générale frappant toutes et tous sans discernement. Pour plusieurs raisons, les mesures prises pour lutter contre la pandémie ne sauraient servir de prélude à la transformation écologique de notre société. D’abord, parce qu’elles sont marquées au sceau de l’injustice sociale ; elles frappent plus durement les pauvres que les riches. Ensuite, parce qu’elles ne reflètent nul consensus social ; elles sont l’expression d’une peur égoïste, la peur de la maladie et de la mort. Et elles ont été imposées d’en-haut, sans nul débat public et souvent avec une légitimation démocratique problématique. Enfin, parce qu’elles suscitent pour la plupart d’entre nous (et je ne m’exclus nullement du lot, même si mes regrets et mes désirs ne portent pas sur la reprise du transport aérien ou la réouverture des discothèques) l’attente plus ou moins impatiente de pouvoir reprendre la vie d’avant.

Je crains au contraire que l’expérience de privation contrainte que nous venons de faire ait des conséquences négatives pour la transformation écologique de la société et de l’économie. Pour plusieurs raisons. Elle fournira d’abord à tous ceux qui assimilent écologie et interdictions la meilleure des illustrations. Et elle leur permettra sans difficulté de mettre en garde contre les conséquences sociales des mesures qu’ils combattent. La récession provoquée par la lutte contre la pandémie diminuera par ailleurs les ressources économiques disponibles pour financer la transition écologique. Or ces ressources sont nécessaires pour assurer le caractère social de cette transition et pour financer ses coûts techniques. Un exemple simple suffit à l’illustrer : l’amélioration de l’isolation thermique permet de diminuer de façon notable les besoins en énergie calorique. Mais sans financement étatique, elle entraînera une hausse massive des loyers et des coûts de la propriété. On ne pourra donc généraliser l’isolation thermique qu’à condition d’assurer un soutien financier limitant le report de charges sur les locataires ou les petits propriétaires. Ce qui nécessite des ressources économiques. Enfin, à court terme tout au moins, nombreux seront ceux qui voudront « rattraper le temps perdu » ; on assiste déjà à une augmentation de la consommation privée (plus 20% durant les deux dernières semaines de mai, en comparaison avec la même période de l’année passée).

Bref, en mille mots comme en un, votre optimisme me paraît irréaliste. Si la crise pandémique que nous vivons peut nous apprendre quelque chose, c’est que les transformations sociales que toi et moi appelons de nos vœux ne peuvent être réalisées qu’au moyen d’un large consensus social nourri et porté par une discussion publique dans laquelle les impératifs écologiques et les exigences de justice sociale auront été équilibrés. Mais je doute que l’accord éclairé donné à ces mesures suffise à motiver dans la durée une modification de nos comportements et de nos styles de vie.

Mon inquiétude porte dès lors sur les ressources motivationnelles dont disposeraient nos sociétés. La peur pour sa propre survie ne fournit manifestement une motivation suffisante que dans les cas où le danger est imminent et concret : il fallut les hôpitaux italiens surchargés pour rendre acceptable le confinement. Or, dans la crise écologique, il nous faut réagir maintenant, alors que le danger n’est ni aussi concret ni aussi immédiat qu’il l’était en mars dernier dans la crise pandémique. Du coup, la peur ne suffira pas, et c’est sans doute une bonne chose. Car la peur est rarement une bonne conseillère. Mais où trouver les ressources de solidarité et d’engagement nécessaires à la transformation sociale et économique requise par la crise écologique ? Je n’en sais rien. Ce que je sais en revanche, c’est que la crise pandémique ne nous donne hélas aucune raison nouvelle d’espérer.

 

Bien amicalement à toi

 

Jean-Marc