Des réformes inévitables pour tenter d’éviter une mort annoncée

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Des réformes inévitables pour tenter d’éviter une mort annoncée

4 juillet 2020

Analyser les symptômes de délitement les plus manifestes dans les Églises protestantes de Suisse romande ne suffit pas à poser un diagnostic de la crise toujours plus grave dans laquelle plongent ces institutions. Avant d’esquisser quelques pistes de réforme, il convient donc de compléter le diagnostic.

 

Des structures institutionnelles obsolètes

S’il fallait le dire d’un mot, je parlerais volontiers d’obsolescence organisationnelle. Que faut-il entendre par ce mot ? Le fait que les structures des Églises romandes datent d’une époque où leur rôle, leur place et leur fonction dans la société étaient tout différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Du coup, les structures actuelles sont dysfonctionnelles : au lieu de favoriser les solutions, elles aggravent les difficultés.

Cela commence par le mille-feuille organisationnel. Dans l’EERV, on ne compte pas moins de 5 étages de la paroisse à l’Église Réformée de Suisse : paroisse, région, EERV, Conférence des Églises romandes (CER), Église réformée de Suisse. Chaque étage est doté d’un organe « législatif » et d’un organe « exécutif ». Il en résulte un besoin en personnel bénévole beaucoup trop élevé pour une institution en perte de vitesse. Une énergie considérable est dépensée pour faire fonctionner des organes qui, trop souvent, tournent à vide, simplement parce que les décisions qu’ils prennent ne concernent plus qu’une frange infime de la population ; seuls les « scandales » suscitent encore un intérêt pour les questions concernant les Églises protestantes. Un autre effet pervers de ce mille-feuille est les conflits de compétence. Chaque instance veille jalousement sur ses prérogatives et défend son pré carré avec une énergie d’autant plus disproportionnée que ledit pré s’est réduit comme peau de chagrin.

Il est donc urgent de simplifier les structures. On peut légitimement se demander s’il est nécessaire de reproduire au niveau ecclésiastique les structures politiques. Le protestantisme romand peut-il encore se payer le luxe de s’organiser en Églises cantonales, alors qu’il s’avère de plus en plus difficile de trouver suffisamment de personnes compétentes disposées à assumer des fonctions de direction ? Cette question va inévitablement se poser tôt ou tard, et j’espère que l’on n’attendra pas qu’il soit trop tard pour la poser sérieusement. Mais dans l’immédiat, c’est l’organisation paroissiale qui me semble poser les problèmes les plus urgents. Pour simplifier le propos, et parce que je dispose de données plus précises dans ce cas, je vais me concentrer sur le Canton de Vaud. Les lecteurs d’autres cantons adapteront mes propositions à leur réalité.

 

Paroisses ou communautés cultuelles ?

Telles qu’on les connaît encore dans le Canton de Vaud, les paroisses sont les vestiges d’une époque révolue, malgré les regroupements souvent maladroits opérés ces dernières décennies. Contrairement à une opinion fort répandue, leur structure et la conception de l’Église sur laquelle elles reposent ne remontent pas à la Réforme, mais au xixe siècle. Ce modèle a prévalu jusque dans les années 1970-80. En témoignent d’ailleurs le grand nombre de temples bâtis entre le milieu du xixe et les années 1980 afin de desservir les nouveaux quartiers d’habitation, surtout dans les villes. Dans cette conception, les paroisses devaient jouer un rôle d’intégration et de contrôle social de la population. D’où l’exigence de proximité et le maillage étroit du territoire. Tout cela, les travaux historiographiques sur la naissance du modèle paroissial dans la seconde moitié du xixe siècle l’ont montré sans doute possible.

Dans une société où guère plus de 20% de la population se déclarent membres de l’Église protestante, et où le pourcentage de ceux qui participent de près ou de loin à ses activités ne doit guère dépasser les 2% (probablement suis-je encore trop généreux), cette conception est obsolète, quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur cette forme typiquement moderne et libérale d’alliance entre le pouvoir et le religieux. Les Églises ne peuvent plus prétendre exercer une fonction d’intégration sociale ou de contrôle social.

Dans ces conditions, le modèle de la paroisse tel qu’il est né au xixe siècle appartient au passé. Cela ne signifie pas que la paroisse doive disparaître. Mais il faut prendre conscience qu’elle joue désormais un rôle tout différent : elle est une communauté de pratique religieuse partagée, rassemblant quelques centaines de personnes au maximum. Ses formes traditionnelles d’activité (culte dominical ; différents groupes formés par classes d’âge ou centres d’intérêt ; formation religieuse ; accompagnement spirituel) n’atteignent qu’un pourcentage presque insignifiant de la population. Tous les efforts pour augmenter l’attractivité des activités paroissiales ne changeront pas grand-chose à ce tableau d’ensemble. Même une croissance exceptionnelle amenant à doubler le nombre de paroissiens engagés ne ferait pas des paroisses ces noyaux d’une Église multitudiniste qu’elles étaient par le passé.

Cela ne signifie nullement que ces petites communautés soient quantités négligeables. Elles jouent au contraire un rôle sociologique essentiel en assurant tant bien que mal la reproduction sociale du christianisme. On ne saurait donc souhaiter leur disparition. Il faut au contraire trouver les moyens d’assurer l’existence de ces communautés centrées autour de la vie cultuelle et de la transmission de la foi. Mais il est fort douteux que la situation du domicile soit à l’avenir encore le critère décisif pour l’adhésion à l’une ou l’autre de ces communautés cultuelles. Il est bien plus vraisemblable que ce choix s’opérera en fonction d’affinités électives complexes, esthétiques, spirituelles, théologiques, voire même politiques. C’est bien l’indice que la réalité de la vie religieuse dans le protestantisme romand s’inscrit de moins en moins dans le cadre traditionnel de la paroisse.

 

Repenser les structures des Églises à partir de leur rôle dans la société

Du coup, il faut se demander si la paroisse doit vraiment être, à l’avenir aussi, le module de base à partir duquel est conçue l’Église, tant au plan théologique qu’au niveau institutionnel. Tout me semble au contraire plaider en sens contraire.

Au plan théologique, les Églises doivent s’inscrire dans un cadre plus large, la société dans son ensemble, et non les seules communautés cultuelles héritières des paroisses du passé. Car la réalité sociale et culturelle dans laquelle elles existent est profondément marquée par le christianisme. En ce sens, le christianisme est bien un facteur d’intégration sociale, même s’il n’est souvent pas perçu à ce titre. Une des tâches essentielles des Églises est de restituer aux traditions chrétiennes encapsulées dans la réalité sociale et culturelle leur capacité à orienter et à motiver l’agir de chacun en réactivant leurs ressources de sens comme autant de promesses de justice et de salut.

Au niveau organisationnel, cela signifie que les paroisses ne doivent plus être considérées comme la structure de base autour de laquelle l’Église s’édifie sur le modèle des cercles concentriques : paroisse – région – Église cantonale – ERS, chaque instance envoyant des délégués dans les organes de l’instance suivante. Il faut remplacer ce modèle par un modèle que j’appellerais volontiers le modèle des anneaux olympiques : l’Église est formée de plusieurs cercles qui se recoupent sans s’englober, et sans qu’il existe un point où tous les cercles se recouperaient. L’Église existe de diverses manières, et il y a diverses façons de s’engager dans l’Église. Cette réalité pluraliste au sein des Églises doit être prise au sérieux et trouver une traduction institutionnelle. J’en indiquerai deux.

La première concerne les modalités électorales. Au lieu d’élections indirectes du synode, une manière de faire qui traduit institutionnellement le rôle fondamental reconnu aux paroisses et assurent durablement la majorité à leurs représentants (ce qui rend impossible toute véritable réforme), il faut passer à une élection directe des synodes, comme on les connaît pour le Grand Conseil ou le Conseil National.

La seconde conséquence porte sur l’allocation des ressources ou, dans le jargon vaudois, la question des dotations. C’est la question autour de laquelle s’est noué le conflit entre le Conseil synodal et le synode lors de la législature passée. Il opposait les partisans d’une centralisation aux adeptes d’une priorité accordée au terrain, ce qui signifiait concrètement aux paroisses. Mais cette alternative est en porte-à-faux avec les véritables enjeux : le vrai problème n’est pas celui de la décentralisation, mais celui du décentrement des activités de l’Église.

 

Décentrer les activités des Églises

Voici quelques exemples de ce décentrement.

  • L’Église doit être présente là où les gens se réunissent, fêtent et font l’expérience du lien social. Là aussi où les gens réfléchissent aux questions de sens. Pourquoi ne pas célébrer de culte œcuménique sur la prairie de l’Asse pendant le Paléo ? Pourquoi ne cherche-t-on pas de collaboration avec les chœurs qui, chaque année, produisent des concerts dont l’essentiel des programmes est composé de musique sacrée ? Il existe une association faîtière des chorales vaudoises de concert ; mais l’EERV n’y est pas présente. Le théâtre de Vidy souhaite développer des réflexions et des débats sur les questions de société, y compris sur les questions religieuses et théologiques ; là aussi, l’EERV ne cherche pas le contact. Aucune collaboration non plus avec les musées de la Plateforme 10, ou avec les autres musées du Canton (Musée Jenisch à Vevey, Musée Forel à Morges, etc.). L’Église protestante est devenue un ghetto culturel. L’existence du Centre Culturel des Terreaux ou de l’Esprit sainf ne change pas grand-chose à ce diagnostic, tant ils sont eux-mêmes marginaux dans l’EERV.
  • La méconnaissance du christianisme dans la société a pris des dimensions grotesques. Si l’on veut éviter que cette méconnaissance ne rende impossible toute compréhension réciproque, il faut investir massivement dans la formation d’adultes (à ne pas confondre avec la formation des laïcs, qui s’adresse à un public plus ou moins engagé dans l’Église). Le christianisme fait partie de notre histoire commune. Pour cette tâche, les structures ecclésiastiques sont généralement inadaptées. L’EERV doit donc être présente dans les lieux de formation destinés à tous : Université populaire, Université du 3e âge, École-club Migros, etc.
  • En lien avec l’Église catholique, elle doit s’assurer que le fait chrétien (comme le fait religieux dans son ensemble) soit présent dans les programmes scolaires et que les enseignants de tous niveaux disposent d’une formation de qualité avec des offres régulières de mise à niveau. Elle devrait également assurer une présence dans les très nombreuses écoles privées du Canton, dans lesquelles sont scolarisées les enfants des élites internationales.
  • Enfin, et c’est naturellement essentiel, ces activités ne sauraient être centralisées sur la région lausannoise. Elles doivent se déployer sur l’ensemble du territoire, prendre en compte les structures et les lieux existant à Nyon, à Yverdon, à Aigle et à Montreux.

Il faudrait naturellement réfléchir à une présence dans d’autres domaines encore, pour lesquels je n’ai aucune compétence. Imaginer l’avenir du protestantisme en Romandie ne peut se faire seul à sa table de travail, surtout lorsque celle-ci se trouve momentanément en Thuringe !

Mais envisager un tel décentrement requiert une modification fondamentale de l’allocation des ressources. Il n’est plus possible de consacrer grosso modo 80% des ressources ministérielles (pasteurs et diacres) à des tâches relevant de près ou de loin des activités paroissiales. Dans l’Église vaudoise, il faudrait oser décider qu’au moins 50% de cette enveloppe salariale (qui ne comprend donc pas les postes administratifs, indispensables à la bonne marche de l’EERV) sont alloués à des tâches qui ne relèvent pas des activités paroissiales ou de leur coordination régionale. C’est à cette condition que l’on pourra opérer ce décentrement et investir de nouveaux champs d’activités et de nouvelles manières de rendre audible le protestantisme dans la société contemporaine.