Une œuvre dans la vie de David Lemaire

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Bazooka de David Parrino. Musée des beaux-Arts de la Chaux-de-Fonds
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Une œuvre dans la vie de David Lemaire

Chewing gum
Fils vaudois d’un pasteur belge, historien de l’art licencié en théologie, David Lemaire, directeur depuis janvier du Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds, tisse une toile entre art contemporain et religion.

Pourquoi ce monochrome rose chair qui pendouille de travers sur son châssis ? «Je vous laisse rêvasser aux parallèles qui vous feront sans doute présager de mes opinions théologiques…» avait glissé David Lemaire en annonçant son choix en préalable à l’entretien.

Métaphore religieuse

A première vue, la charge du Bazooka du New-Yorkais Steven Parrino n’est guère explosive. Erreur ! Si David Lemaire ne se prend pas au sérieux, il prend l’art très au sérieux. L’humour en embuscade au coin de l’oeil discrètement attentif, le sourire prêt à éclore, la voix douce et le ton vif, l’ex-théologien historien de l’art s’explique volontiers.

«Les Américains ont un rapport décontracté et malicieux au conflit haute culture/culture populaire et ça m’amusait de proposer ce tableau à Réformés parce qu’on peut filer assez loin la métaphore religieuse.

«Sa peinture achevée, Parrino dépose la toile et la remonte sur un nouveau châssis, en laissant apparente la préparation blanche qui suit les contours du châssis initial. Ce chiffonnage n’a rien de gratuit – le drapé est l'une des grandes questions de l’histoire de la peinture – mais ce travail me touche surtout en ce qu'il interroge les possibilités de la peinture après la “mort” de ce médium.»

Parrino (1958-2005) y a assisté : «Tandis que Barthes et Foucault théorisaient la fin de l’auteur, en peinture le monochrome appliqué uniformément marquait la disparition du médium – et donc du tableau – dans sa pure planéité. Comment continuer ? La postmodernité, c’est justement l’acceptation lucide de la perte de sens d’un médium dont l'usage est à réinventer.» Avec sa toile déposée/remontée et son plissé en relief, Parrino tresse trois brins, selon Lemaire. D'abord, la fin du récit moderniste de l’art en constant progrès. Puis la référence à l’art classique – l’allusion au retable et le jeu sur le drapé. Enfin, le clin d’oeil à la culture populaire – le rose «chewing-gum Bazooka» – qui parasite ce jeu très intellectuel. «J’aime cette oeuvre d’apparence assez ingrate et brutale qui, l’air de rien, ouvre de vastes champs de réflexion et d’interprétation. Je ne délire pas à partir de rien: ses textes théoriques montrent un Parrino très au clair sur sa pratique.»

L'Église comme fraternité

Etre au clair. Nous y voici ! Reconnaître la fin du grand récit chrétien, pour le licencié en théologie, n’allait pas plus de soi que, pour un artiste des années 1970, assumer celle de la peinture. «Voici une peinture qui accepte l’échec, la fin, et trouve par là même autre chose ailleurs. Le contraire de la Résurrection et cependant la puissance de renouvellement de l'art contemporain, qui offre une jubilation esthétique. Admettre la mort, la perte, ouvre une suite possible, sinon le salut.»

Car, au retour d’une année d’enseignement à Madagascar, l’évidence a frappé David Lemaire: il ne serait pas pasteur. «J’ai acquis une forme de conviction de ce que refoule chaque croyant, lorsqu’il regarde le Ciel : la certitude de l’absence. Tapie au fond de chacun d’entre nous, si inacceptable et terrifiante qu’on a inventé la foi.»

Le voilà loin de l’exemple de son père, pasteur belge qui transplanta sa femme et ses quatre enfants dans le canton de Vaud ? «Oui, mais où je le retrouve et l’admire, c’est dans ce qu’il a fait pour la communauté. Je l’ai entendu des centaines de fois répéter les commandements de Jésus: “ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme, de toute ta force. Et voici le deuxième qui lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.” Pour moi, le pivot de tout, c’est ce “semblable”, qui signifie qu’on peut retourner la proposition, mettre en premier “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, et que c’est la même chose qu’aimer son Dieu… Et de là découle : “Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites.”

«Mon père pasteur aime son Dieu par l’amour qu’il porte au prochain. Quand l’Eglise, c’est ça, elle accomplit le Royaume»

«J’ai retiré cette leçon-là en voyant vivre mon père: il aime son Dieu par l’amour qu’il porte au prochain. Quand l’Eglise, c’est ça, elle accomplit le Royaume. Ma théologie est assez immanente !» Même sans la foi, ce lecteur de Bonhoeffer continue donc à s’intéresser à l’Eglise «en tant que fraternité. Les fraternités orphelines ne sont pas les moins accueillantes !» Un Ciel vide rend la vie difficile parce que terriblement exigeante et responsabilisante, puisque chaque action est définitive. La foi en une vie future est bien pratique, dit-il, en retraçant son chemin spirituel.

Ville imaginaire

Le jeune homme précoce – école à 3 ans, bac à 17 ans – est persuadé qu’il se consacrera à la religion sans se rendre compte que c’est la fraternité et un monde soudé qu’il recherche dans les milieux évangéliques qu’il fréquente. Car tout y est fait pour empêcher la solitude. L’ayant vécue en terre malgache, il entreprend des études d’histoire de l’art, couronnées par une thèse sur… les peintures religieuses de l’athée Delacroix. Il faut dire qu’à la Faculté de théologie le mémoire de David Lemaire portait sur le peintre Pierre Soulages, ses derniers examens de théologie pratique sur ce qui se passait dans les installations artistiques d’expo.02, ceux d’éthique sur les têtes de Jawlensky. Et que c’est au musée de l’Art brut qu’à vingt ans il donna son premier rendez-vous à sa future femme, l’artiste Noémie Doge.

Les dessins immenses et minutieux qu’elle réalise ont trait à la perception de l’environnement, à la représentation mentale, à la façon dont le regard transforme le paysage. Questions qui passionnent le nouveau directeur, on le verra en novembre avec sa première grande exposition, consacrée à l’Anglais Paul Noble, dessinateur visionnaire d’une ville imaginaire et délirante. Pour l’heure, Lemaire est heureux de faire connaître l’étonnante collection d’artistes suisses de l’architecte Erwin Oberwiler – une belle histoire – et de revenir aux fondamentaux avec une plongée dans les monochromes, la grande affaire de la peinture au XXe siècle. Au coeur du sujet, le Bazooka de Parrino. La boucle est bouclée.

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Bio express

1980 Naissance à Namur

1988 Son père émigre à Montagny- près-Yverdon, avant Payerne, Saint-Loup, La Sarraz, Villeneuve.

2004 Licence en théologie à l’université de Lausanne. Enseigne le français pendant un an à Madagascar pour DM-échange et mission.

2010 Mariage avec l’artiste Noémie Doge.

2012 Conservateur-adjoint au Mamco (Musée d’art contemporain de Genève).

2013 Doctorat sur Delacroix, peintre religieux.

2015 Naissance de Philomène, suivie d’Augustine en 2017.

2015 Publie Alain Huck: la symétrie du Saule (Mamco).

2016 Chargé de cours à l’université de Genève.

2018 Prend en janvier la direction du Musée des Beaux- Arts de la Chaux-de-Fonds et inaugure le 30 juin deux expos montées en urgence car, au lieu de fermer pour travaux, le musée reste partiellement ouvert.

(Jusqu’au 30 septembre : Monochromes, l’affaire du siècle et Voyages en zig-zag, la collection d’Erwin Oberwiler.)