«La question de la responsabilité est plus présente que celle de la spiritualité»

© J.-L. Bertini
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Sébastien Gnaedig, directeur éditorial de la maison Futuropolis
© J.-L. Bertini

«La question de la responsabilité est plus présente que celle de la spiritualité»

Sébastien Gnaedig directeur éditorial de la maison Futuropolis revient sur la question de la profondeur dans la production actuelle de bédé.

Est-ce qu’on peut dire qu’il y a plus de profondeur dans la bédé aujourd’hui qu’il y a dix ans?

Oui, depuis dix ans ou plus en réalité, on trouve une génération d’auteurs qui veulent sortir de leur atelier pour parler du monde qui les entoure. Le roman graphique est un bon média en ce sens. Les pionniers, Joe Sacco, (Gaza 1956, 2010) ou Étienne Davodeau, (Les ignorants, 2011) ont eu envie de parler de sujets d’actualité qui les préoccupaient, de thématiques qui les touchaient, sur l’évolution du monde. Ils ont donné envie à d’autres auteurs d’en faire autant. Il y a plus d’ouverture sur des sujets politiques, de société, le réchauffement climatique, la crise des migrants, l’écologie, grâce à ces auteurs qui vont voir d’autres parties du monde pour témoigner de la manière dont les gens vivent.

Notre société sécularisée vit aussi une explosion de la quête de sens, le cheminement individuel, les démarches spirituelles, comment cela se transcrit-il en bédé?

Ces thématiques sont abordées par certaines fictions. Le roman graphique permet de construire plus en profondeur des psychologies de personnages qui se posent des questions… qui sont parfois celles de l’auteur et traduisent leurs réflexions du moment. Aujourd’hui, on pense davantage à la manière dont on vit avec les autres, à la place qu’on occupe dans le monde, la question de la responsabilité est plus présente que celle de la spiritualité. Futuropolis traite d’écologie, de pauvreté, de crise migratoire. Les histoires que l’on publie témoignent de la détresse des gens, nous essayons de sensibiliser les lecteurs sur ces questions même si nous ne pensons pas que nous pouvons changer vraiment les mentalités. Mais comme éditeur, nous prenons position, en faisant le choix de parler des gens auxquels on ne donne pas la parole. C’est important de témoigner de certaines choses, d’infuser une petite graine de réflexion ! La bédé est un medium très empathique, intime par la lecture, où la force du dessin permet au lecteur de se mettre à la place des autres. Ainsi nous avons publié un livre sur l’Aquarius, (A bord de l’Aquarius, janvier 2019). Lelio Bonaccorso et Marco Rizzo, deux auteurs italiens, ont passé du temps à bord, pour qu’à travers leur reportage, les gens puissent voir la manière dont ce bateau, qui portait secours aux migrants en Méditerranée, fonctionnait de l’intérieur. Et recueillir le témoignage des migrants secourus.

La troisième population, prix œcuménique, qui raconte le quotidien d’une structure d’accueil de personnes en souffrance psychiatrique en est une illustration…

Oui, j’ai senti une différence entre ce prix et celui de la bédé chrétienne. Le prix œcuménique est beaucoup plus large d’esprit, qui soutient des démarches similaires à ce que nous publions. On y sent une envie de récompenser les gens qui parlent de sujets méconnus. Il me semble que le prix de la bédé chrétienne récompense des livres qui parlent de religion plus que de la spiritualité, ou de la place de l’autre au sens large. Pour avoir rencontré les membres du prix du jury œcuménique, j’ai pu voir combien c’étaient des gens ouverts.

La bédé est un outil empathique, certes mais l’essor du roman graphique et de ces thèmes d’actualité n’est-ce pas lié au fait que nous sommes de plus en plus dans une société de l’image et que les mots, les textes longs, ont perdu de leur force ?

Le pouvoir de l’image est réel et omniprésent. Mais je crois que quelque chose s’est vraiment passé dans le média «bédé», elle s’est diversifiée et s’est emparée de sujets qu’elle n’abordait pas ces dix dernières années. Il n’y a pas moins de romans ‘à texte’ mais…. beaucoup plus de bédé. J’ai pu voir à quel points certains romans graphiques ont ouvert plus de possibilités à d’autres auteurs, pour parler des sujets qui leurs tenaient à cœur alors qu’ils ne pensaient pas que cela était possible. Par exemple, on a eu des auteurs qui se sont rendus dans la Z.A.D de Notre-Dame-des-Landes (Zone à défendre, espace de résistance écologique et sociale contre un projet d’aéroport dans la région de Nantes, NDLR). Ils avaient envie de faire un reportage sur la manière dont les choses se passent concrètement au jour le jour. Des gens extérieurs à la bédé y sont venus: par exemple, Amnesty International nous a permis de réaliser un album sur leur association. Ils ont ouvert leurs portes à un auteur, Christophe Dabitch, qui a pu raconter sans tabou la réalité d’Amnesty. Je crois beaucoup aux récits «embarqués» où les auteurs vont sur place, passent du temps avec les gens. La bédé a l’avantage d’être moins intrusif qu’une photo, simple sur le plan logistique, et authentique. Une intimité se crée entre l’auteur et la personne rencontrée…Et le résultat est immédiat, voir quelqu’un dessiner touche les gens en général. 

Justement, quel public lit le roman graphique d’après vous?

Soyons honnêtes: on touche toujours un public de gens intéressés par ces sujets-là et qui sont déjà un peu convaincus de son intérêt. Il y a cependant des sujets plus arides, qui ont du mal à trouver leur public. Kérosène, d’Alain Bujak et Piero Macola (2017) raconte le démantèlement du plus vieux camp de manouches en France, dans une perspective positive, avec une municipalité qui tente de construire un quartier…le projet total a duré cinq ans. Les auteurs ont suivi toutes les étapes. Mais on a senti que les préjugés que l’ouvrage démontait restaient forts. On montrait la difficulté à travailler, que l’installation dans ce nouveau quartier n’avait pas été évident, que vivre en dur suppose un changement de fonctionnement, puisque cela impacte la convivialité, et rompt parfois des liens importants (les repas pris ensemble par exemple). La longueur du roman graphique, à l’instar des mooks (format hybride entre ‘book’ et ‘magazine’, ndlr) permet d’avoir le temps de raconter les gens en profondeur, de les voir vivre. A l’époque où l’information est disponible sur téléphone, il est nécessaire d’approfondir des sujets sur la durée.

Quelle serait pour vous une bédé qui approfondit le thème de la vie intérieure?

Quand vous pensiez que j’étais mort (2015). Un livre assez incroyable: c’est l’expérience personnelle d’un auteur qui a été dans le coma, Matthieu Blanchin, En 2012 il subit une attaque cérébrale, est placé en coma, et a gardé des souvenirs de tout ce qu’il a vécu. C’est une expérience quasi mystique qui l’a complètement transformé au point qu’il est devenu un guérisseur. Il raconte dans ce récit beaucoup de choses sur son évolution spirituelle. Une autre bédé est en préparation à partir de l’essai de Pascal Boyer, Et l’Homme créa les dieux (Robert Laffont, 2001) et qui raconte la manière dont l’homme croit, étayé par la science.

Traduire des essais en bédé ne risque-t-il pas de simplifier le propos?

D’abord, tout le monde ne va pas lire des essais de 500 pages! Ensuite, dessiner n’est pas forcément simplifier. La BD doit utiliser ses moyens et ses outils pour ne pas être un digest, mais au contraire révéler la complexité d’un propos. Dans Les meilleurs ennemis (2011) David B. a travaillé sur les relations entre le Moyen-Orient et les USA depuis la création des États-Unis, avec l’historien Jean-Pierre Filiu. David B. a enlevé 60% du texte, mais a trouvé des solutions graphiques, symboliques, qui rendent immédiatement les rapports de force. On comprend la complexité des situations par l’image. Au fond, la bédé c’est raconter en images, c’est avant tout du rythme, des silences. C’est l’art du silence et de l’ellipse, on peut faire passer tout un cheminement intérieur en quelques dessins muets. Femme Sauvage, de Tom Tirabosco comprend beaucoup de silences mais on suit bien le cheminement du personnage, on peut se mettre à sa place, dans sa tête.