«Ce texte m’apaise, me donne du courage, et le goût de la joie »

©Claire Besse
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 Robert Bouvier interprète un François d’Assise d’une étonnante modernité. (Crédits photos dans le fichier selon le fichier choisi)
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«Ce texte m’apaise, me donne du courage, et le goût de la joie »

Robert Bouvier, directeur de la Compagnie du Passage, et comédien se glisse dans la peau de François d’Assise à l’occasion de la fête de ce personnage moderne et iconoclaste, le 4 octobre prochain à Saint-François, à Lausanne. Interview

Le texte que vous interprétez date des années 1960… résonne-t-il encore aujourd’hui ?

R.B : Oui fortement, et la vie de Joseph Delteil fait parfois écho à celle de François d’Assise ! Après-guerre, Delteil a eu beaucoup de succès, c’était un peu la coqueluche de Paris. Comme François, fils de drapier en Ombrie, il menait grand train. Et puis Delteil a quitté les mondanités pour partir dans le sud de la France cultiver sa vigne, vivre près de la nature… Il y a écrit ce texte qui répond bien au mouvement des années soixante où l’on commençait à prendre conscience que la modernité, les usines, le béton des villes, un monde de plus en plus sans âme, avec moins d’espaces pour respirer et s’écouter, comportait des risques.

 

Au-delà de la destruction de la nature, quel sentiment vous parle toujours ?

La préface du livre m’impressionne toujours, parce que l’auteur y évoque la déshumanisation déjà à l’œuvre à l’époque et toujours plus présente aujourd’hui. Dans les aéroports, à l’enregistrement des bagages, aux caisses des supermarchés, à la poste… tout devient automatique, la machine remplace l’homme et empêche les échanges. Delteil parle aussi de « ce grand affolement des êtres, des âmes », que l’on ressent aujourd’hui par une pression du « faire », du « produire ». Tout devient anxiogène. François d’Assise nous rappelle une phrase du Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». En amasser pour demain nous fait craindre la perte… et c’est ainsi que s’engagent des conflits…

 

C’est une réflexion sur la violence ?

Le texte de Delteil, basé sur la pensée de François d’Assise pose des questions fondamentales : comment réussir à vivre avec la violence inhérente à chacun de nous ? Comment accepter la mort ? Il y a tout un passage dans le spectacle s’interrogeant sur la violence inhérente à la nature. Et sur la brièveté de notre vie sur terre. Comment contrer nos envies de violence, d’amertume, de rage ou de jalousie. Qu’est-ce que la joie parfaite ? C’est quand on peut dépasser ces émotions destructrices et ne pas en vouloir aux autres, même dans les pires situations… une pensée pas si éloignée de la sagesse d’un Rudyard Kipling dans son poème Tu seras un homme, mon fils.

 

La quête de spiritualité et de sens marque notre époque, qu’est-ce que François d’Assise, le mystique peut nous transmettre ?

Pour Delteil tout le monde peut devenir « Françoisier » : l’athée, l’agnostique ou même le fidèle d’une autre religion… la pensée de François est accessible à tous, c’est pourquoi il n’a pas appelé son texte « Saint » François. Il voulait au contraire représenter « un saint qui ensainte les hommes », qui leur fasse « la courte échelle vers le bonheur », parce qu’il leur apprend à regarder la nature, à s’écouter, à donner. Son François est un philosophe, un poète. Oui, il a la foi, mais il est habité comme peut l’être un artiste, pétri aussi de doutes et de contradictions. Et le texte montre un homme qui peut parfois être colérique, révolté ou amer, un homme empreint de sagesse et tentant de résoudre ses propres conflits !

 

La pièce existe depuis 1994, comment l’adapter cette fois-ci ?

Nous l’avons déjà représentée 450 fois (y compris en France, au Canada, en Ukraine, à la Martinique, en Guadeloupe ou à l’île Maurice NDLR), mais très rarement dans des Eglises. Et elle est toujours demandée. On n’a pas épuisé ce texte. Il m’apaise, me donne du courage, et le goût de la joie. Il n’a rien de prêchi-prêcha, c’est plutôt très provocateur et sensuel… A notre époque où l’on se remet sans cesse en question et où l’on rebat les cartes facilement en changeant de vie, de boulot, François d’Assise nous rappelle qu’il faut chercher à donner du sens partout.

A l’Eglise Saint-François nous ferons un travail sur le son, pour qu’il parvienne correctement partout. Et par moment, la salle est éclairée, car je ne suis pas dans ma bulle, je parle aux spectateurs. Un choix de mise en scène en lien avec François d’Assise, qui avait un sens incroyable de la communication… et du théâtre !

 

 

 

Infos

François d’Assise, le 4 octobre à 19h. Gratuit, chapeau à la sortie. Durée 1h25. D’après Joseph Delteil. Mise en scène : Adel Hakim. Interprétation : Robert Bouvier. Production : Compagnie du Passage. www.sainf.ch