La littérature romande héritière de la Bible

Au commencement était le verbe. Sur la littérature de Suisse francophone au XXe siècle, Sylviane Dupuis, Editions Zoé / ©Editions Zoé
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Au commencement était le verbe. Sur la littérature de Suisse francophone au XXe siècle, Sylviane Dupuis, Editions Zoé
©Editions Zoé

La littérature romande héritière de la Bible

Matthias Wirz
27 mai 2021
Livre-matrice
En Suisse romande, les Ecritures saintes ont irrigué de leur langue et de leurs images la création littéraire au XXe siècle. Un livre rend compte de cette filiation originale, souvent subvertie.

«Nous sommes écrits par ce qui nous précède.» Si cela est vrai pour chacune de nos vies, cela vaut encore plus pour le travail littéraire. Et dans ce terreau fertile à l’écriture qu’est la Suisse romande, c’est singulièrement la Bible qui sert de substrat à la création poétique, narrative ou romanesque durant l’ensemble du XXe siècle. Sylviane Dupuis le démontre dans un livre magistral de culture et de finesse paru au début du mois de mai.

Dans Au commencement était le verbe, la poète, auteure et enseignante de lettres, décrypte la littérature romande comme caisse de résonance du matériau biblique. Les auteur·e·s de Romandie reprennent, retissent, subvertissent ou retournent en effet les Ecritures au gré de leur création, au point d’en faire une originale marque de fabrique, bien éloignée des modes littéraires parisiennes. «Je l’ai vu apparaître petit à petit dans ma recherche. C’est parti de Ramuz (1878-1947), mais cela affleure partout… C’est présent même chez Nicolas Bouvier (1929-1998), par exemple, pourtant si désireux de se démarquer de sa culture d’origine, ou chez Alice Rivaz (1901-1998), malgré ses résistances», note Sylviane Dupuis. 

Protestantisation et échanges

Assurément, c’est l’influence durable de la Réforme sur le territoire romand qui sous-tend cette omniprésence de la Bible. Mais les réminiscences de l’Ancien et du Nouveau Testament pénètrent aussi les œuvres nées en contexte catholique. On pense à Maurice Chappaz (1916-2009) ou à Corinna Bille (1912- 1979). «Il y a comme une ‹protestantisation› de l’ensemble de la Suisse romande: une communauté de pensée se crée, et les références des uns passent aux autres», observe la spécialiste.

Malgré ce soubassement commun, la diversité des reprises est infinie. Ainsi, Catherine Colomb (1892-1965) entend «réécrire la Bible», quand Yves Laplace (né en 1958) admet que «la Parole s’est abîmée» et que Jacques Chessex (1934- 2009) s’identifie lui-même au Christ et à Judas. Mais un tournant se dessine dans les années 1970 et, peu à peu, l’habitus biblique se perd: la Suisse quitte son «île». Pourtant, selon le titre que Chessex donne à son essai sur la littérature romande en 1972, ce sont alors les lettres romandes elles-mêmes qui finissent par devenir Les Saintes Ecritures.

A lire

Au commencement était le verbe. Sur la littérature de Suisse francophone au XXe siècle, Sylviane Dupuis, Editions Zoé, 256 p., 2021.