«En Russie, les prêtres sont davantage touchés que les médecins»

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Une femme assiste à un service religieux, le 3 avril, dans une église orthodoxe de Moscou.
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«En Russie, les prêtres sont davantage touchés que les médecins»

Celia Evenson, Moscou
14 mai 2020
Avec un temps de retard sur l’Europe occidentale, la Russie est également touchée par la vague d’infections au Covid-19. Comme ailleurs, la maladie et le confinement ont bouleversé la pratique des Églises. Témoignages de trois ministres des cultes basés dans la capitale, épicentre de l’épidémie. 1/2

«Je suis choquée de voir comment, après deux mois, on commence à "s’habituer" à l’idée que chaque jour entre 5000 et 6000 personnes tombent malades dans notre ville», confie la pasteure Elena Bondarenko de la cathédrale luthérienne Pierre-et-Paul à Moscou. En Russie, l’épicentre de l’épidémie se trouve dans la capitale, qui a été touchée la première. La ville compte 12,6  millions d’habitants. Le 14 mai elle regroupait, avec la région qui l’entoure, 155 290 patients positifs au covid-19 sur les 252 245 que déclarait le pays de 146 millions d’habitants.

Les Églises ne sont pourtant pas dévastées par le virus. «Nos paroissiens  sont peu touchés par la maladie», déclare le pasteur Dmitry Lavrov, directeur de la radio chrétienne TWR et conseiller du président de la Communauté des chrétiens évangéliques de Russie. Même constat côté luthérien. «Dans notre paroisse, on a un seul cas déclaré pour l’instant», rapporte Elena Bondarenko.

Le bilan est moins réjouissant pour les ministres des cultes. «Je connais plusieurs pasteurs qui ont eu cette maladie, et beaucoup sont décédés», affirme Dmitry Lavrov. Les religieux orthodoxes ont payé un tribut particulièrement lourd au covid-19. «Les prêtres sont davantage touchés que les médecins», pourtant en première ligne, avance même le père Stahij Kolotvin , de l’Église orthodoxe russe. «Les médecins ont des habits de protection, alors que les prêtres, surtout au début quand on ne comprenait pas encore bien la situation, n’en portaient pas.» Les prêtres âgés sont particulièrement concernés, mais le père Kolotvin incrimine également une mauvaise hygiène de vie lié à la prêtrise: «Des horaires incorrects de repas, de travail, de sommeil», énumère-t-il. «Il n’y a pas de prêtres en bonne santé», selon lui, le virus «a été un catalyseur».

De nombreux monastères ont connu des vagues d’infections. Stahij Kolotvin raconte que «lorsque leur prêtre leur disait qu’il valait mieux rester chez eux, certains, par zèle ou même fanatisme, déclaraient que la sainteté avait quitté la paroisse et se rendaient alors dans les monastères». Ceux-ci ont ainsi connu une forte affluence, et sont devenus malgré eux des lieux de forte de contagiosité. En effet, alors que les prêtres de paroisse rentrent dans le cercle étroit de leur famille après la fin de leur travail, les moines partagent repas et offices, rendant l’infection quasiment inévitable.

«Croire au coronavirus»?

Les chrétiens russes «croient-ils» au virus, ou expriment-ils du scepticisme, voire une réceptivité aux théories complotistes, qui existent également en Russie? Pour la luthérienne Elena Bondarenko,  «l’idée de "croire" au coronavirus est un peu étrange. Nous le voyons: les ambulances, les médecins en habits spéciaux, les statistiques, la multitude de prêtre malades et même parmi nos connaissances.»

Stakhyi Kolotvin est jeune prêtre d’une nouvelle paroisse, au nord-ouest de Moscou, l’église de l’élévation de la croix à Mitino, une cité-dortoir. Sa construction a débuté il y a cinq ans, dans le cadre d’un programme de construction de 200 églises orthodoxes dans les nouveaux quartiers de la mégapole. «Nous n’avons pas d’adeptes de la théorie du complot parce que nous menons un travail éducatif», explique-t-il. Lorsque des fidèles âgés proclamaient qu’ils n’avaient pas peur de mourir, il tentait de leur expliquer qu’ils mettaient également la vie des autres en danger.

Les autorités n’ont fermé des lieux de culte qu’en dernier recours. Comme le raconte Stakhyi Kolotvin, si l’assistance aux offices a baissé, c’est parce que les nombreux paroissiens de plus de 65 ans ont eu l’obligation de rester chez eux, alors que les églises restaient ouvertes. La mairie de Moscou a ensuite interdit les rassemblements de plus de cinquante personnes. C’est à ce moment-là que le centre évangélique où se réunissait l’Église de Dmitry Lavrov a pris la décision de fermer ses portes.

Interdiction non-respectée

Puis, le patriarche de l’Église orthodoxe russe Kirill a appelé les paroissiens à rester chez eux, les assurant que  «ce ne serait pas un péché». Alors  que la période du Carême est habituellement celle où la fréquentation augmente, elle s’est  réduite en 2020 à un tiers, puis un cinquième. Le 12 avril, dimanche des Rameaux chez les Russes, le médecin-chef de la ville de Moscou a finalement imposé la fermeture temporaire des lieux de culte, pour éviter l’affluence record de Pâques, principale fête du calendrier orthodoxe.

D’après Stakhyi Kolotvin, quelques Églises orthodoxes ont toutefois défié le patriarche et sont restées ouvertes  pour Pâques. Suite à cela, un prêtre très respecté a été mis à pied provisoirement. Le patriarche a menacé les prêtres récalcitrants de poursuites devant les tribunaux ecclésiastiques et civils.

La décision du médecin-chef de Moscou  «a suscité de l’indignation chez les croyants orthodoxes. "Les magasins où les gens achètent de la vodka sont sans danger mais les églises sont dangereuses?" On peut comprendre leur logique» raconte le prêtre. «Néanmoins…»

Certains croyants ont eu du mal à accepter toute restriction à leur liberté de se réunir. «Ceux qui sont morts, ce sont avant tout des pasteurs séparatistes (qui ne reconnaissent pas l'enregistrement auprès des structures de l’État, ndlr)», souligne Dmitry Lavrov. «Ils ont continué les cultes, en particulier pour Pâques.»

Défiance face aux autorités

Cette défiance vis à vis des autorités est un reste de la période soviétique, où certains baptistes refusaient d’être enregistrés officiellement pour ne pas être sous contrôle policier. Les blessures liées à cette période de répression anti-religieuse se retrouvent côté orthodoxe, également persécuté par le pouvoir communiste. Certains craignaient que les restrictions liées au virus ne préparent le terrain pour une répression future par les  autorités. «S’ils le décident, nul besoin de préparer le terrain», estime de son côté le prêtre Stakhyi Kolotvin.

Dans l’ensemble, les relations entre les Églises et les autorités sont bonnes, à Moscou et en région, estime le pasteur évangélique, citant son expérience personnelle: «J’ai pu à travers mes contacts avec des représentant du gouvernement de Moscou, obtenir des laissez-passer de service pour 12 bénévoles.»

Toutefois, «dans certaines régions, il y a eu des cas de relations difficiles avec les autorités. Par exemple à Ryazan, plusieurs personnes ont été infectées dans une église baptiste. Cette histoire a été présentée de manière biaisée sur la première chaîne de télévision fédérale, comme si les croyants chrétiens y étaient pour quelque chose. Le résultat, c’est qu’il y a eu une tentative d'incendier une église évangélique-baptiste à Saint Pétersbourg.»

 

Chronologie du Covid en Russie

La Russie a progressivement adopté un ensemble de mesures pour contenir l’épidémie du covid-19. Cela lui a permis de gagner du temps de préparation, mais pas d’éviter l’explosion des cas.

Dès le 31 janvier, deux cas d’infection au nouveau coronavirus sont confirmés en Russie. Le 20 février, le pays ferme sa frontière avec la Chine. Le 2 mars, un nouveau cas est déclaré. Courant mars, les infections augmentent de 20-30% par jour. Le 5 mars, le maire de Moscou annonce le passage de la ville au «régime de préparation renforcée». Les passagers en provenance de pays touchés par le virus doivent se mettre en quarantaine quinze jours. Le 10 mars, les rassemblements de plus de 5000 personnes sont interdits, le 16, sans transition, ceux de plus de 50 personnes.

Le 26 mars, la Russie en est à 840 cas, et deux décès attribués au Covid. Les personnes à risque, notamment les  plus de 65 ans, doivent rester à la maison. Les écoles ferment progressivement. Le 28 mars, Vladimir Poutine annonce une semaine de «congés payés», où les travailleurs non-essentiels qui ne peuvent travailler à distance doivent être rémunérés par leurs employeurs. Les commerces non-essentiels ferment. Un confinement strict est appliqué à Moscou. Après des rapatriements croisés, les frontières russes ferment presque totalement le 30 mars.

Du 3 au 21 avril, le taux de croissance des cas déclarés varie de 12 à 17% par jour. Le 21 avril, il y a 52 763 cas et 456 décès comptabilisés. Le 17 avril, un hôpital pour les patients covid, dont la construction a commencé le 12 mars, ouvre ses portes à Voronovskoe, dans la banlieue de Moscou.

Le 12 mai, c’est la fin des «congés payés pour tous». Des régions commencent un déconfinement à géométrie variable.  Le 14 mai, on en est à 252’245 cas, avec une augmentation de 4,1%, et 2305 décès.

Depuis le début de l’épidémie, 5,98 millions de tests ont été réalisés.