«L'ère digitale rend toute son oralité à la Bible»

© Jean-Bernard Sieber
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Claire Clivaz: «Le défi est de pouvoir créer des nouveaux champs de recherche à partir des outils numériques»
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«L'ère digitale rend toute son oralité à la Bible»

Humanités digitales
La théologie n’échappe pas aux avancées proposées par l’intelligence artificielle. La numérisation des données ouvre de nouveaux horizons dans le domaine de la recherche. Interview de Claire Clivaz, théologienne et cheffe de projets en humanités digitales à l’Institut suisse de Bioinformatique, à Lausanne.

Vous êtes théologienne et chercheuse en humanités digitales. Que se cache-t-il derrière ce terme ?

Les humanités digitales mettent en place un environnement virtuel de recherche qui mêle les données informatiques aux sciences humaines. Elles intègrent tant l’écrit, que le son ou l’image. Il s’agit d’une nouvelle utilisation de données, multiples, sur un même projet. C’est un outil à la fois interactif, multiculturel et multimodal.

Concrètement, quel est l’apport des humanités digitales à la recherche ?

La digitalisation permet de créer des interactions multiculturelles. Grâce aux «eTalks» (voir encadré), il devient possible de «feuilleter» de l’audio. Le discours d’une conférence peut être lu et écouté, mais aussi agrémenté de liens vers d’autres ressources, et tout ceci sur un même site internet.

Nous développons également des projets qui permettent un échange entre  chercheurs du monde entier sur des traductions de textes bibliques. Un nouveau type de recherche est testé en ligne sur les images numérisées. Cette masse de données et leur accessibilité profitent aux chercheurs mais aussi à tout un chacun. C’est le cas de Humarec*, un projet d’édition du seul manuscrit trilingue grec, latin et arabe du Nouveau Testament, datant du XIIe siècle. Sur le plan international, le projet Codex Sinaiticus**, est un projet phare de la British Library, sur le plus ancien manuscrit complet de la Bible, datant du IVe siècle.

« Nous nous différencions encore des machines, en cela que nous, humains, possédons un corps »

Le déf i est de pouvoir créer des nouveaux champs de recherche à partir de la masse de données et de la maîtrise des outils numériques. A ce titre, des masters en théologie digitale ont été ouverts en 2015 et 2016 à Amsterdam et en Grande-Bretagne.

Cette révolution numérique profite-telle à la théologie ?

L’étude des sciences bibliques pousse à l’interdisciplinarité. Grâce aux humanités digitales, nous étudions les textes bibliques en réseau, dans un milieu où se multiplient les échanges et les savoirs. Il y a une réelle interdisciplinarité. Cela peut aussi nous placer dans une situation d’insécurité: il y a une plus grande flexibilité et porosité des textes. Mais cette révolution numérique, qui permet de quitter le texte seul, nous permet aussi de renouer avec l’Antiquité, où moins de 10% de la population savait lire et écrire et où l’oralité prévalait. Aujourd'hui, la Bible redécouvre son expression orale et imagée.

A vous entendre, nous sortons définitivement de l’ère de l’imprimé. L’avenir du christianisme comme religion du livre est-il remis en question ?

Le protestantisme s’est construit sur un livre, la Bible. Mais n’oublions pas que la Réforme s’est aussi jouée sur la parole, pensez à la Dispute de Lausanne***. Les Eglises réformées ont donc tout pour être performantes dans l’ère digitale. Aujourd’hui, avec le retour de l’oral, on réactive et on libère la parole. Cela est manifeste sur les réseaux sociaux, par exemple. Les ministres peuvent exploiter cette nouvelle oralité et la sensibilité à la culture visuelle dans la catéchèse, par exemple, pour pousser à plus d’échanges.

De plus, l’oralité permet de cultiver le réseau et donc la communauté. Mais tout cela prendra du temps. N’oublions pas que la première monographie sur la Bible digitale n’a été publiée qu’en 2017 par un auteur américain, Jeffrey Siker, alors que le premier outil croisant Bible et informatique, un index, a été mis au point par le révérend John Ellison soixante ans auparavant, en 1957.

Sommes-nous voués à devenir des êtres virtuels ?

Aujourd’hui, il y a un changement de support, on sort de l’écriture. Notre rapport à l’objet est modifié, et nous découvrons une nouvelle matérialité numérique, que spontanément nous désignons comme «immatérielle». Le texte se perçoit d’abord comme document. C’est le cas des manuscrits des premiers siècles que chacun peut admirer une fois numérisés. Notre rapport au corps change également avec l’avènement de l’ère digitale. Des biologistes de Zurich ont même observé que le fait de naviguer avec notre doigt sur notre smartphone avait développé certaines zones de notre cerveau. Il ne faut pas pour autant se perdre dans le virtuel. Il est important de garder un espace protégé: celui de notre for intérieur. Il faut le cultiver, en développant une capacité de résistance face au virtuel. Et nous nous différencions encore des machines, en cela que nous, humains, possédons un corps.

* https://humarec.org/

** http://codexsinaiticus.org/en/

*** La Dispute est un débat oral entre deux parties. Après la conquête du Pays de Vaud (encore catholique) par Berne, le nouveau souverain organisa une dispute, tenue à Lausanne du 1er au 8 octobre 1536. La participation catholique était nombreuse mais peu active et les protestants (menés par Farel et Pierre Viret) furent victorieux.

Humanité digitale

Les humanités digitales, ou numériques, sont un domaine de recherche au croisement de l’informatique et des sciences humaines. Elles se caractérisent par des méthodes liées à l’utilisation et au développement d’outils numériques. Elles permettent la diffusion, le partage et la valorisation du savoir sous une forme nouvelle.

Les eTalks

Les enregistrements vidéo sont rarement édités selon les standards académiques. De là est née une nouvelle forme éditoriale, les eTalks, qui allie sons, textes et images. Concrètement, l’eTalk est un site web sur lequel s’affichent le texte d’une présentation orale, synchronisé avec le son de la conférence et, dans une seconde colonne, tous les éléments associés : images et références. 12e Talks sur la thématique des rites funéraires à découvrir sur https://etalk.vital-it.ch/

Un projet de recherche

Le Fonds National Suisse vient d'attribuer à Claire Clivaz un subside PRIMA pour diriger, sur cinq ans, une équipe de recherche sur le chapitre 16 de l'Evangile de Marc et les humanités digitales. Le projet s'intitule : «Digital New Testament studies : Mark 16 as a test case of a new research model».

A lire

- Digital Biblical Studies, une série codirigée par Claire Clivaz et David Hamidovic depuis 2015 aux Editions Brill, www.brill.com/dbs