«La liberté de conscience ne commence pas à 18 ans!»

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Les enfants ont droit à leur liberté de religion
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«La liberté de conscience ne commence pas à 18 ans!»

A l’occasion des 30 ans des droits de l’enfant, un colloque international se tiendra à Genève, les 2 et 3 mai prochain, sur le thème hautement sensible «Droits de l’enfant et croyances religieuses». Avant-première avec quelques-uns de ses orateurs.

Croire ou ne pas croire, telle est la liberté de chacun. Du moins en théorie. Mais qu’en est-il précisément du côté des enfants? Où s’arrête la liberté des parents de les élever selon leurs convictions propres et où commence  «le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion», comme le garantit la Convention relative aux droits de l’enfant, adoptée par l’ONU en 1989? C’est à cette épineuse question que tentera de répondre le colloque international «Droits de l’enfant et croyances religieuses», organisé par le Centre interfacultaire en droits de l’enfant de l’Université de Genève et différents partenaires et qui se tiendra les 2 et 3 mai prochain.

Pour Jean-Pierre Rosenczveig, ancien président du Tribunal pour enfants de Bobigny (F), «on est généralement dans un non-dit feutré en la matière: les enfants «doivent» s’inscrire dans les convictions religieuses de leurs parents.» Et le magistrat expert auprès du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef) de replacer cette question dans une problématique beaucoup plus large: «Peu d’adultes pensent que l’enfant à des droits autres que celui de ne pas être maltraité. De là à imaginer qu’il peut choisir sa religion, il y a un fossé! Or la liberté de conscience ne commence pas à 18 ans!»

Droits contre droits

Faudrait-il dès lors le rappeler: chaque enfant est détenteur de droits qui lui sont propres indépendamment de son appartenance à une famille ou une communauté. Et les intérêts des parents et des enfants ne sont pas nécessairement les mêmes, notamment dans ce domaine. D’ailleurs, «la relation entre les droits de l’enfant et les droits parentaux en ce qui concerne la liberté de religion ou de conviction a donné lieu à controverse», pointe pour sa part le rapporteur spécial de l’Assemblée générale des Nations Unies dans son rapport 2015. «D’une part, d’aucuns ont exprimé la crainte que le statut de l’enfant en tant que détenteur de droits n’aille à l’encontre des droits parentaux, ouvrant ainsi la voie à de multiples ingérences d’organismes étatiques dans la socialisation religieuse des enfants. D’autre part, certains sont d’avis que les parents devraient être tenus de donner une éducation religieuse «neutre» à leurs enfants», écrit Heiner Bielefeldt.

Ne pas transmettre sa religion à son enfant, serait-ce dès lors souhaitable? «Ce serait également une erreur que d’éduquer les enfants à ne pas croire», formule Jean-Pierre Rosenczveig. S’interdire de communiquer à son enfant ses convictions personnelles pourrait alors lui signifier que la dimension spirituelle n’est pas importante. «Donner à son enfant une éducation religieuse, c’est lui faire connaître la dimension spirituelle de la vie, l’encourager à découvrir les valeurs non matérielles et le sensibiliser à la force que peut apporter la prière», exprime Frédérique Seidel, conseillère spéciale pour les droits de l’enfant au Conseil œcuménique des Églises. Pour autant, poursuit-elle, «il est important, quelle que soit la croyance des parents, d’être attentif à ne jamais essayer de les imposer aux enfants quand on souhaite la partager, la leur faire découvrir».

Donner à son enfant une éducation religieuse, c’est lui faire connaître la dimension spirituelle de la vie, l’encourager à découvrir les valeurs non matérielles et le sensibiliser à la force que peut apporter la prière
conseillère spéciale pour les droits de l’enfant au Conseil œcuménique des Églises

Mais concrètement? Où mettre la limite? «Les parents sont en droit de donner à leurs enfants l’éducation religieuse qu’ils entendent. Pour autant, l’enfant est en droit de refuser les préceptes de telle religion, voire de se vivre comme athée au nom de sa liberté de conscience», expose le magistrat. «Aller à l’Église le dimanche répond à la discipline familale; croire ou ne pas croire relève des convictions personnelles.»

De vraies menaces

Imposer le voile ou tout régime alimentaire, interdire les cours de natation ou d’éducation sexuelle ou encore marquer l’enfant dans son corps comme avec la circoncision sont autant de pratiques issues du religieux qui questionnent quant aux droits de l’enfant qu’il convient de faire respecter.  Même si ces pratiques – aussi injustes peuvent-elles apparaître – n’occasionnent que de modérés préjudices, il est cependant des champs de tension ayant un impact bien plus grave sur l’intégrité des enfants, telles que la haine de l’autre, la mutilation génitale, le refus de tel ou tel acte médical (par ex. la greffe) ou encore les mariages précoces ou arrangés. Si dans certains cas, il s’agit clairement d’actions illégales et donc de violations graves des droits humains, il reste que d’autres pratiques particulières restent pour l’heure négligées par les législations nationales.

«Les communautés fermées, telles que les témoins de Jehova, où les transfusions sanguines sont souvent refusées par les parents, constituent un grave problème», soulève notamment le Dr Philip Veerman, psychologue de la santé et expert en droits de l’enfance. «Souvent, les tribunaux doivent nommer un tuteur qui ordonnera la transfusion sanguine et les parents sont soulagés de ne pas avoir à prendre la décision qui les aurait excommuniés de la communauté», rapporte-t-il encore. Autre exemple de situation éminemment préoccupante avec le vaccin contre la rougeole et les fake news dont il fut l’objet: «Dans la communauté juive ultra-orthodoxe  de New York, des informations selon lesquelles ce vaccin contient du sang de porc (ce qui n'est pas correct), ont été diffusées. Or ce vaccin sauve des vies!»

Un potentiel égal de radicalisation

Osons dès lors la question qui dérange: toutes les croyances sont-elles égales en la matière? Ces pratiques perturbantes ne seraient-elles pas le fait de religions spécifiques? Loin de là, assure Barbara Bennett Woodhouse, professeure spécialisée en droits de la famille à Atlanta.

 «Si toutes les religions, malgré leurs différences, reflètent un ensemble de valeurs communes, telles que la gratitude, l'amour des autres, la vérité, le respect de la création, l'honneur des parents, le soin des pauvres et des malades, etc., chaque religion ou système de croyances a le potentiel d'être radicalisé et transformé en une arme de haine.» Et l’universitaire d’étayer: «Au cours de l'année dernière, aux États-Unis, des tenants de la suprématie blanche qui se disent chrétiens ont incendié des églises afro-américaines et assassiné des innocents qui priaient dans leurs synagogues et leurs mosquées. Au Moyen-Orient, des musulmans ont assassiné d'autres musulmans et au Sri Lanka, nous venons d'assister à un terrible massacre apparemment motivé par la haine sectaire.»

Même point de vue du côté du Néerlandais Philip Veerman: «Dans toutes les religions et tous les pays, il existe des tendances et des groupes problématiques.» Et de pointer du doigt les États-Unis, « où la «droite religieuse» a fait pression contre la ratification de la Convention relative aux droits de l'enfant  – et avec succès: les États-Unis sont le seul pays à ne pas l'avoir signée!»

Partout dans le monde, le danger vient des groupes nationalistes, toujours plus radicaux, selon Philip Veerman. «De tous les changements induits par la mondialisation, la montée des conflits sectaires, qui consistent à diaboliser les autres en raison de différences de religion, de race et d'origine ethnique, est la menace la plus immédiate pour les droits religieux des enfants», avance à son tour Barbara Bennett Woodhouse. «Si les adultes de religions différentes ne peuvent pas apprendre à coexister, les droits religieux des enfants seront une promesse vide de sens… »