L’ivresse de Noé à l'étude

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«L'ivresse de Noé» de Bellini, peinte aux alentours de 1515
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L’ivresse de Noé à l'étude

Si Noé est le seul personnage principal de la Bible à qui on attribue un excès d’alcool, le vin y est un motif récurrent, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament. Un cours public sur le sujet est d’ailleurs organisé ce printemps par la Faculté de théologie et des sciences des religions de Lausanne.

«Noé but du vin et devint ivre, si bien qu’il se dénuda au milieu de sa tente.» Inutile de crier au blasphème: l’épisode, évidemment bien moins connu que celui du Déluge (auquel Noé a échappé avec sa fameuse arche), est bien relaté dans la Genèse, stricto sensu. L’anecdote n’en demeure pas moins des plus curieuses. Et devient de fait un sujet de prédilection pour le cours public organisé, ce printemps, par la Faculté de théologie et des sciences des religions de l’Université de Lausanne.

Sous l’intitulé «Esprit du vin, esprit divin», cette série de conférences, données dans l’église Sainte-Claire à Vevey en synergie avec la Fête des Vignerons, interroge la forte présence de ce breuvage dans le texte biblique ainsi qu’évidemment ses significations théologiques. Mais pour l’heure, rendez-vous avec Christophe Nihan, spécialiste de la Bible hébraïque, qui parlera en particulier de cet épisode insolite. Interview.

Que sait-on exactement de ce surprenant épisode de l'ivresse de Noé?

Ce récit (Genèse 9,20-27) sert principalement à raconter, de manière négative, l’origine de «Canaan», l’ancêtre des populations du sud du Levant. Selon le récit, Noé se serait enivré après avoir planté les premières vignes et l’un de ses fils, Cham, aurait alors «vu la nudité» de son père. Cette expression peut simplement désigner une situation humiliante pour Noé. Cependant, la comparaison avec d’autres passages de la Bible suggère qu’il pourrait s’agir d’une référence à une relation incestueuse que Cham aurait entretenu avec l’épouse de son père. Canaan, le fils de Cham, et probablement le fruit de cette union incestueuse, est maudit et condamné à être le serviteur ou même l’esclave de ses frères.

Comment comprendre l'absence de jugement moral face à cette ivresse?

Comme on le voit tout de suite, le véritable centre du récit n’est pas l’ivresse de Noé, mais bien plutôt les origines de Canaan. L’ivresse de Noé est ici surtout un prétexte, ou un ressort narratif: parce qu’il était ivre, Noé a été humilié par l’un de ses fils. L’idée selon laquelle l’ivresse peut avoir des conséquences fâcheuses et conduit à des comportements problématiques, notamment en lien avec la sexualité, est bien attestée dans d’autres passages de la Bible (voir par exemple Habacuc 2,15). Mais le récit de l’ivresse de Noé rappelle également certains mythes antiques, notamment en Grèce, où l’ivresse d’un personnage légendaire est à l’origine d’une situation problématique, voire désastreuse. C’est le cas par exemple de Laïos, le père d’Œdipe. Le motif de l’ivresse de Noé s’inscrit par conséquent dans une tradition méditerranéenne plus large.

La Bible fait-elle référence à d'autres ivresses de personnages majeurs?

L’Ancien Testament contient d’autres récits dans lesquels l’ivresse joue un rôle. Par exemple, 2 Samuel 11 raconte comment David enivre Urie, le mari de Bethsabée, pour le garder chez lui. L’ivresse joue également un rôle important dans le livre de Judith (livre n’existant que dans la Bible grecque, et non dans la Bible hébraïque retenue par les protestants, ndlr.). En effet, Judith commence par enivrer Holopherne, le général ennemi, pour pouvoir ensuite lui couper la tête. Toutefois, en dehors du récit de Genèse 9, l’Ancien Testament ne contient aucun récit sur l’ivresse d’un personnage majeur. Noé reste donc une exception.

Pourquoi le vin est-il si présent dans la Bible? Quelles sont ses différentes significations?

La vigne et le vin jouent un rôle important dans l’économie et la culture de l’Israël ancien. Plusieurs textes bibliques font référence à la vigne comme un élément de base de l’agriculture du pays (voir par exemple Deutéronome 8,8), et cette donnée est d’ailleurs confirmée par l’archéologie. Il n’est donc pas surprenant que le vin reçoive plusieurs significations dans la Bible, qui sont pour la plupart positives: c’est notamment un symbole de prospérité, de convivialité et de prestige. Il joue également un rôle important dans les rituels, où il est régulièrement associé aux sacrifices sous forme d’offrande ou de libation. Le Dieu de l’Ancien Testament est lui-même décrit à l’occasion comme un vigneron!

L'ivresse reste cependant largement condamnée dans les textes, non?

L’Ancien Testament reflète surtout une sagesse élémentaire selon laquelle l’ivresse peut conduire à des comportements excessifs et problématiques, qui peuvent notamment mettre en question l’honneur d’une personne (un enjeu important dans les sociétés méditerranéennes). Pour le reste, la condamnation morale de l’ivresse n’est pas un thème central. Certains passages font même référence, sans le condamner, au rôle de l’alcool dans les banques et les fêtes: en Genèse 43, Joseph, qui vient de retrouver ses frères, s’enivre avec ces derniers.

Comment ces textes doivent-ils être lus aujourd'hui? Que nous apprennent-ils sur notre rapport au vin?

Ces textes reflètent des réalités d’une autre époque, et ils ne peuvent pas être transposés tels quels sur la société d’aujourd’hui. Cela dit, la consommation du vin, dans l’Ancien Testament, a une dimension profondément communautaire et sociale: c’est une activité de groupe, et non individuelle, qui est inséparable d’un ensemble de pratiques et de rituels, et qui inclut même, d’une certaine manière, la divinité..