« Notre centre ne construit pas d’opposition entre la croyance et la science »

DR Unicom / UniFR
i
Professeur Hansjörg Schmid - DR Unicom / UniFR
DR Unicom / UniFR

« Notre centre ne construit pas d’opposition entre la croyance et la science »

Camille Andres, Réformés le journal
1 juillet 2020
ISLAMOLOGIE
Le Centre suisse islam et société (CSIS) de l’Université de Fribourg publie une analyse sur « les études islamo-théologiques en Suisse », en réalité un bilan du travail du CSIS après cinq ans d’existence et un retour sur son positionnement. Discussion avec son directeur, le professeur Hansjörg Schmid sur un champ d’études controversé et encore émergent.

Le Centre Suisse islam et société publie un rapport qui revient sur sa création, en 2015, et sur les études d'islamologie. Il y définit et discute le champ d'études qu'il a contribué à construire ces cinq dernières années, en expliquant par exemple pourquoi le terme d'études "islamo-théologiques" est plus pertinent qu'études "'d'islamologie" et pourquoi. Il revient aussi sur les nombreuses ambiguïtés, peurs, risques et enjeux que peut susciter ce domaine d'études, aujourd'hui tout juste en train de se structurer dans le champ académique européen. Comment ces études ont-elles fait leur place en Suisse, dans quelles conditions et avec quels acteurs? Comment le CSIS envisage-t-il d'étudier l'islam à l'heure ou cette religion est au coeur de l'attention et où son intégration sociale est scrutée en permanence? Eléments de réponse avec le directeur du CSIS.

Le CSIS a défini son propre champ d’études qu’il qualifie d’« islamo-théologiques », comme étant à la croisée de deux traditions académiques : l’une francophone, où la religion s’analyse sous l’angle sociologique et scientifique, et l’autre, germanophone, où la théologie se définit plutôt par une analyse discursive de la foi et des croyances. L’une de ces deux traditions a-t-elle pris le dessus à Fribourg ?

Hansjörg Schmid : La question de l’orientation de ce champ d’études est toujours sensible. Être à l’interface de ces traditions scientifiques et culturelles représente un défi. L’Université de Fribourg a notamment été choisie pour l’installation du CSIS, parce qu’elle est bilingue et située véritablement à l’interface de ces deux espaces.

Cela dit, le système suisse n’implique pas une séparation stricte avec l’État. D’un point de vue juridique, le droit des religions ici est plus proche de la situation allemande ou de l’Alsace-Moselle. Mais il est clair aussi pour nous que la théologie peut entraîner le risque de s’isoler et de créer un espace séparé sur le plan académique. Notre centre se devait d’être en relation avec une série d’autres disciplines, par exemple la sociologie des religions, par le biais de la chercheuse Mallory Schneuwly-Purdie.

Il nous a paru clair aussi que nos études devaient répondre à des enjeux de société, qu’il s’agisse de donner des réponses à des questions émanant des communautés musulmanes suisses parmi les musulmans suisses ou de répondre à des interrogations de la société suisse dans sa globalité.

Cette architecture spécifique explique que notre centre avec une orientation islamo-théologique dépasse le champ classique de « l’islamologie », puisqu’il ne construit pas d’opposition entre la croyance et le caractère scientifique de la discipline. Des lieux d’études qui nous ont inspirés se retrouvent dans l’espace germanophone, au Benelux, en Bosnie ou en Scandinavie, mais nous avons mis ce centre sur pieds à la façon suisse. En France, les étudiants en islamologie sont nombreux à étudier la discipline avec un intérêt religieux. Ceci n’est pas en contradiction avec ce champ d’études, comme on ne peut pas strictement séparer une approche « neutre » de la religion vécue.

Les normes religieuses sont le produit d’une discussion
Professeur Hansjörg Schmid

Vous expliquez que le centre propose un « enseignement universitaire qui permette aux musulmans d’examiner scientifiquement leur propre compréhension religieuse dans un cadre académique », tout en maintenant la potentialité d’une révélation coranique. Dit autrement, vous réfutez les dogmes, mais exigez que le discours islamique soit disséqué comme une « normalité discursive », pouvez-vous préciser cette approche ?

HJS : Une normativité dogmatique, il faut l’avaler comme un médicament sans pouvoir la modifier. Une normativité discursive montre que la Révélation a un caractère dialogique : à travers l’humain c’est Dieu qui parle, il s’adresse au Prophète, le Prophète, lui, s’adresse aux humains, les humains, eux, invoquent Dieu dans leur prière… C’est un système relationnel, en discussion, ce qui se traduit dans la normativité : les normes religieuses sont ainsi le produit d’une discussion. Dans la croyance, la norme religieuse est importante comme point d’orientation. Avec un cadre scientifique, on peut la contextualiser sur le plan historique, sociologique et la traduire dans une société plurielle, différente de celles où l’islam est majoritaire. Cet aspect discursif signifie donc qu’on prend en compte la pluralité des positions. Par exemple, au lieu des habituelles catégories « conservateur » et « libéral », nous discutons à partir d’une pluralité de positions et nous n’excluons pas l’une ou l’autre d’emblée. Dans un cadre universitaire, il faut toujours se légitimer, présenter des arguments, des méthodes. Dans d’autres disciplines, c’est le même procédé, même si les intentions sont différentes. Les nôtres sont, tout en gardant une rigueur méthodique, d’apporter des contributions positives à la question des liens entre notre société et l’islam.

La science n’est jamais neutre et la théologie ne fait pas exception.
Professeur Hansjörg Schmid

Cette intention affichée d’apporter une contribution positive ne risque-t-elle pas de vous délégitimer dans le champ académique ?

HJS : La question de la crédibilité se pose aussi pour la théologie catholique ou réformée : aucune science ne se construit dans un espace neutre, mais elle est façonnée par différentes parties prenantes. La médecine aujourd’hui se construit par l’apport des hôpitaux, des associations professionnelles, mais aussi des laboratoires pharmaceutiques… La science n’est jamais neutre et la théologie ne fait pas exception. Mais il est clair que parmi les différentes attentes qui reposent sur nous, nous essayons de trouver un équilibre entre les réponses que nous donnons aux musulmans et celles dont a besoin la société suisse.

Comment construisez-vous cet équilibre ?

HJS : Par exemple, sur la question de la radicalisation : les communautés musulmanes en ont assez de cette thématique, car elles ont l’impression de n’être perçues qu’à travers ce prisme. Mais cette thématique reste une préoccupation de sécurité intérieure, pour les médias comme pour le débat public. Aussi, nous continuons à proposer des formations continues dans ce domaine.

Le CSIS est un produit de la coopération de trois acteurs : la Confédération, le canton via son université et la Fondation Mercator : comment se passe la collaboration entre ces trois « parrains » ? Est-ce qu’elle n’entraîne pas aussi des blocages ?

HJS : La collaboration entre ces trois acteurs s’avère très positive. D’un point de vue institutionnel, l’Université de Fribourg réalise avec le CSIS une mission à dimension suisse coordonnée par la Confédération. Nous collaborons ainsi avec différents cantons sur une série de mandats et de projets. La Fondation Mercator s’intéresse beaucoup à l’interface entre théorie et pratique, nous sommes donc toujours dans l’obligation de développer des liens entre sciences et pratique professionnelle, c’est devenu notre A.D.N.

Quelles collaborations cantonales avez-vous entamées ?

HJS : Des mandats de formation pour des collaborateurs et collaboratrices étatiques, enseignants et enseignantes, pour Genève et Vaud par exemple. À Genève, nous avons aussi été consultés par les responsables des cours de formation continue pour les imams. (Des cours qui n’existent plus aujourd’hui, NDLR). Nous avons collaboré avec l’UVAM à Lausanne pour le projet « Organisations musulmanes comme actrices sociales » financé par le SEM. Nous formons aussi beaucoup de personnel cantonal aux questions de la pluralité religieuse et culturelle. Et nous sommes en train de finaliser un grand projet de formation d’aumôniers musulmans à Zurich, mais il y a aussi eu des collaborations avec Saint-Gall et le Tessin.

L’université doit-elle être le laboratoire pratique de la société civile ? Aux États-Unis certains mouvements contre le racisme sont nés de recherches en sciences politiques…

HJS : Nous ne visons pas l’activisme. Il faut distinguer travail associatif et recherche universitaire : nous gardons un rôle de critique et de recul. Mais en même temps, je conçois l’Uni comme un laboratoire. Je me rappelle un acteur musulman associatif, qui nous a lancé : « vous, dans votre contexte universitaire pouvez aller plus loin que nous… ». Nous offrons un espace innovant où s’élaborent des pistes de réflexion pour demain.

Quelles solutions pour demain sont nées au CSIS ?

HJS : Prenons le travail que nous avons réalisé sur les aumôneries ; au début, il y a eu beaucoup de résistances : pouvait-on tout simplement utiliser ce terme, pour des musulmans ? Nous avons posé des questions de fond : comment une aumônerie musulmane peut-elle faire partie d’un contexte institutionnel, être autonome dans un milieu interreligieux et synthétiser des traditions spirituelles et rituelles musulmanes avec une pratique développée dans un contexte majoritairement chrétien ? Nous commençons bientôt un nouveau projet sur ces questions, focalisé sur Genève et Vaud, qui démarre par un état des lieux. Cette étude contribuera à un débat qui concerne différents acteurs : les Églises, qui doivent se redéfinir dans un contexte de société plurielle, et les cantons qui doivent apprendre à gérer la diversité.

Nombreuses formations d’islamologie en milieu francophone peinent à trouver des enseignants de bon niveau et les font parfois venir de très loin. Quels sont vos critères de recrutement ?

HJS : Nos critères sont strictement académiques. L’idée de notre programme doctoral est de construire au fil du temps un espace de discussion local, et de préparer la relève des futurs enseignant. e. s et chercheuses/chercheurs ayant une socialisation académique et biographique en Suisse. Pour le poste de professeur tenu par Amir Dziri, mis au concours en 2017, ce dernier représentait le meilleur des candidats : sa famille est originaire de Tunisie, ses études et recherches ont eu lieu dans différentes universités en Allemagne et il était proche du contexte suisse. Pour les chargés de cours, certains viennent de France, Paris, Metz ou Lyon : on doit encore faire un peu de bricolage.

Combien d’étudiants suivent les cours du CSIS ?

HJS : 12 en thèse de doctorat, 7 dans le master principal et 10 dans le master secondaire. Notre formation de master est destinée à des personnes avec une ambition académique, mais souvent également actives dans des communautés religieuses, dans l’action sociale ou le travail interculturel.

 

On ne peut pas fonctionnaliser la science pour répondre à des buts de formation
Professeur Hansjörg Schmid

Votre analyse souligne l’importance de la théologie islamique comme élément central de la formation des imams et enseignants religieux musulmans… Pourtant le CSIS ne veut pas être réduit ou associé à une formation pour imams, pourquoi ?

HJS : Dans les débats publics on assimile souvent théologie islamique à formation d’imam. Mais on ne peut pas fonctionnaliser la science pour répondre à des buts de formation (étatiques ou communautaires).

De plus c’est une question compliquée : le parcours des imams suisses est multiple. Pour certains éléments de formation de base, il y a une responsabilité communautaire et non pas universitaire. Par contre, nous nous sommes engagés dès le début dans la formation continue. Par exemple, via des ateliers de trois jours pour les imams, afin renforcer leurs compétences de dialogue dans le contexte suisse. À l’avenir, un master comme le nôtre pourrait être une contribution à une formation d’imam, mais ne représentera jamais une formation exhaustive. Étudier la théologie musulmane dans sa globalité ne sera pas possible en Suisse. Un. e futur. e imam suisse va combiner plusieurs éléments de formation : Bachelor en Bosnie, Turquie, Tunisie, Autriche ou Allemagne, Master chez nous et formations continues en accompagnement spirituel. Il n’y a pas encore de standard pour la formation des imams. Il revient aux organisations musulmanes de le formuler. L’État et l’Université ne peuvent être que partenaires de dialogue dans ce processus.